Richard STRAUSS : Elektra. Tragédie en un acte. Livret de Hugo von Hofmannsthal, d'après Electre de Sophocle. Evelyn Herlitzius, Waltraud Meier, Adrianne Pieczonka, Mikhail Petrenko, Tom Randle, Franz Mazura, Florian Hoffmann, Donald Mcintyre, Renate Behle, Bonita Hyman, Andrea Hill, Silvia Hablowetz, Marie-Eve Munger, Roberta Alexander. Coro Gulbenkian. Orchestre de Paris, dir. Esa-Pekka Salonen. Mise en scène : Patrice Chéreau.

 

 

 

 


© Pascal Victor / ArtcomArt

 

 

 

Patrice Chéreau se fait rare sur la scène d'opéra, choisissant avec soin les titres pour lesquels il éprouve de l'empathie. Hier, De la maison des morts ou Tristan und Isolde, pour ne citer que les plus récents. Aujourd'hui, Elektra de Richard Strauss. Enfin, car un tel sujet, puisé dans la tragédie grecque, ne peut qu'inspirer l'homme de théâtre. Hugo von Hofmannsthal savait qu'en le proposant au musicien, il jouait gros, surtout après les déluges de Salomé. Mais sa parfaite connaissance des textes grecs, comme de Shakespeare, dont Hamlet sera une autre source d'inspiration, et la finesse de sa langue, finiront par lever les doutes de Strauss. Loin d'éluder les crudités du texte de Sophocle, et sa violence à peine contenue, le poète l'accommode dans une langue littéraire et lisible. Chéreau s'en empare à son tour avec son art d'habiter un texte : « un opéra de dialogues » souligne-t-il, justement, dans « une maison rongée de l'intérieur par le meurtre ». Celui  d'Agamemnon, qu'Elektra ne peut admettre et ressasse, car elle aimait ce père d'un amour exclusif, celui de la jeune fille confrontée pour la première fois à l'homme et au désir. Le sacrifice de Clytemnestre, ensuite, souhaité jusqu'à l'idée fixe. Le meurtre d'Égisthe, enfin, pour assurer à la vengeance sa totale complétude. Se rapprochant du théâtre antique, dans le décor dépouillé de camaïeux gris bleu de Richard Peduzzi, Chéreau introduit la tragédie avant que la musique ne commence, par une scène muette des servantes lavant le sol et balayant la cour où s'est réfugiée Elektra. S'en suit une succession de tableaux d'un impact dramatique peu commun : les premières invocations d'une Elektra ravivant le souvenir du père, la saisissante apparition de Clytemnestre, comme par surprise ; une des ces images d'une beauté sculpturale dont le metteur en scène a le secret. Débarrassée de toute grandiloquence, femme d'une extrême beauté, on perçoit chez elle un désir de dépasser, pour un temps, le mur de haine qui la sépare de cette fille esseulée qu'elle a voulu bannir, et auprès de laquelle elle vient prendre conseil. Le dialogue entre les deux femmes a la force de l'épure. Les échanges qu'Elektra aura avec Chrysothémis, la jeune sœur, ne sont pas moins marqués du même souci de simplicité. Les personnages sont vrais, mus par une force intérieure et non par un réalisme de façade. La régie évite l'hystérie, au profit des moments de tendresse. Et il y en a à foison, même dans les passages de plus extrême cruauté. Pour Chéreau, la figure d'Oreste est l'épine dorsale de l'opéra, son fil conducteur, car c'est par lui qu'Elekta pourra assouvir son désir de vengeance. Il apparaît, flanqué de son précepteur, si discrètement qu'on ne le remarque pas d'emblée, et peu à peu s'impose. Les retrouvailles, paradoxalement, ne donneront lieu qu'à une effusion retenue. Son devoir accompli, par le meurtre de Clytemnestre - achevée sur scène, de ce deuxième coup fatal réclamé par Elektra - puis celui d'Aegisth, il quitte ostensiblement le palais. Au comble de l'exaltation, Elektra peut se perdre dans une danse frénétique et d'extase, se murant soudain dans un immobilisme saisissant, alors que tous alentour sont figés par l'effroi.

 

 

 


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La réussite théâtrale se double d'un achèvement musical comme il en est peu. Esa-Pekka Salonen, qui rêve de longue date de se pencher sur cette partition gigantesque, en tire une coulée lumineuse, nourrie aussi de traits chambristes. L'Orchestre de Paris se surpasse en termes d'engagement et de chatoiement de couleurs. Et on se prend à redécouvrir des transitions insoupçonnées, des accélérations fulgurantes ou des contractions révélatrices. Évitant l'écueil d'un jet uniformément massif, mu par la volonté de ne pas déverser une énergie envahissante, Salonen mise sur la différenciation instrumentale et la nouveauté qu'elle révèle à plus d'un endroit, aux confins de la tonalité. A l'écouter, on réalise que l'orchestration straussienne n'est pas si boursouflée, encore moins creuse, qu'on le dit, et que, malgré quelques paroxysmes à la limite du martèlement, notamment dans la scène d'hystérie finale, il y a le plus souvent matière à tout un dégradé de nuances. A cet égard, le chef ravale le lyrisme ronflant de la scène de la reconnaissance à de plus justes proportions, rejoignant en cela l'économie de moyens de la mise en scène à cet instant. Et si l'on n'échappe pas à l'impression curieuse d'anticipation du rythme de valse consubstantiel à l'opéra suivant, Le Chevalier à la rose, dans la musique associée au personnage de Chrysothémis notamment, le phénomène apparait moins topique que parfois. Pareille conduite orchestrale est pur bonheur pour les chanteurs. Quelle distribution de rêve au demeurant ! Pour ce qui est des trois personnages féminins en particulier. On n'a pas approché depuis longtemps d'aussi complète Elektra que celle proposée par Evelyn Herlitzius : physique félin, voix inextinguible, développée dans le medium du soprano dramatique, et d'un registre grave des plus assurés, réserve de puissance, évitant toute tentation de devoir hurler le texte. Une Clytemnestre de haut vol avec Waltraud Meier, dont la beauté ajoute à la présence intérieure. Son grand monologue ne flirte jamais avec l'exagération. Chéreau gomme d'ailleurs le rire sardonique qui conclut la scène mère-fille, lorsque la reine est subrepticement avisée de la nouvelle de la mort d'Oreste. Adrianne Pieczonka, Chrysothémis, ne larmoie pas, comme souvent, et ses interventions sont marquées au coin de la sincérité de la femme qui aspire à une vie normale, parce qu'elle ne porte pas sur elle le poids du passé comme sa sœur aînée. Mikhail Petrenko offre un Oreste quelque peu détaché, parti pris voulu par Chéreau, tout comme Tom Randl se veut un pleutre Égisthe. Les servantes forment un groupe cohérent, finement travaillé dans la plus pure tragédie. Et on admire la présence de deux vétérans et habitués des productions de Chéreau, Franz Mazura, le précepteur d'Oreste, hier de l'aventure de la fameuse Lulu du Palais Garnier, et Donald McIntyre, un vieux serviteur, naguère Wotan du Ring du centenaire à Bayreuth !