Wolfgang Amadée MOZART : Don Giovanni. Dramma giocoso en deux actes K 527. Livret de Lorenzo Da Ponte. Rod Gilfry, Kyle Ketelsen, Kostas Smorigenas, Paul Groves, Maria Bengtsson, Alex Panda, Joelle Harvey, Anatoli Kotscherga. Estonian Philharmonic Chamber Choir. London Symphony Orchestra, dir. Marc Minkowski.Mise en scène : Dmitri Tcherniakov.

 

 

 

 


© Patrick Berger / ArtcomArt

 

 

 

On ne compte pas les manières d'accommoder Don Giovanni. Celle du russe Dmitri Tcherniakov va résolument à contre courant, même d'une lecture transposée. Il fonde la sienne sur deux présupposés : un fractionnement du temps, l'action étant répartie sur plusieurs semaines, au lieu d'une seule journée, exigée par la règle de l'unité de temps, et une contraction de l'espace en un lieu unique et clos, l'immense salon de la demeure du Commandeur, faisant fi des divers lieux imaginés dans le livret. Il en résulte un spectacle séquencé en scènes bien distinctes, qu'un brusque baisser de rideau clôt de manière abrupte, et la nécessité d'une pause plus ou moins longue entre celles-ci. Ce découpage n'est pas sans inconvénient en terme de longueur globale d'exécution, surtout au second acte. La trame est celle d'un drame familial, annoncé durant l'Ouverture réunissant tous les protagonistes autour d'une table, présidée par le maître de céans, le Commandeur.  Les divers personnages s'y côtoient, étant précisé que Zerline est la fille de Donna Anna d'un premier lit, qu'Elvira est la cousine de cette dernière, et que Leporello est un jeune parent, plus ou moins parasite, du Commandeur. Ils vont évoluer auprès d'un homme fatigué, « qui contient en lui-même tous les Don Juan du passé ». Un Don Juan, en fait, qui a déjà toute une expérience derrière lui, et dont la rencontre avec Zerlina est peut-être le seul moment de joie de son existence actuelle, celui où tout peut encore basculer. Cette scène est d'une formidable intensité : lui, assis, cherchant à conter à la petite mille choses banales, elle, debout, à quelques mètres, puis s'avançant lentement comme aimantée, pour tomber à genoux et lui saisir la main. Comme Don Giovanni, tous les personnages ont déjà joué mille fois leur rôle. Ils espèrent ne pas le rejouer. Mais, en fait, ils le reprennent encore une fois, car nul n'échappe à son destin.  Ce Don Juan est un homme banal, vieilli, pas spécialement beau, usé plutôt, sympathique même. Il n'est pas quelqu'un de nouveau, mais un phénomène mythique qu'on ne saurait malgré tout esquiver. La personnification du mythe ne présuppose pas nécessairement la beauté. Pour lui, les présentes aventures offrent une saveur particulière, sans doute le jeu du quitte ou double. Tcherniakov substitue, certes, ses propres clichés à bien d'autres, vus et revus, habituels ou non. Mais il s'en dégage un pouvoir de fascination réel, emporté par une direction d'acteurs d'une prodigieuse présence. Chaque personnage, disséqué avec soin, acquiert un relief étonnant. Ce sont pourtant des gens de tous les jours, si naturels dans leurs comportements et leurs réactions aux événements. Ainsi de Don Ottavio, qui loin du bellâtre emprunté ou embarrassé, est un homme de responsabilité, qui ira jusqu'à prendre la tête de la conspiration de la vengeance. De Masetto aussi, qui abandonne sa casquette de pauvre gars trompé, pour une posture autrement plus consciente de futur marié soucieux du bonheur de son épousée. L'un d'eux, Leporello, se détache même du lot. Mauvais garçon, à la mèche tombante, arrogant et pusillanime, fasciné par son Don Juan de patron, il est de tous les coups et trépigne, comme lui, à l'annonce de nouvelles frasques. Cette dramaturgie réinventée entraîne, bien sûr, la prise de libertés avec le pied de la lettre du texte, dans le sextuor notamment, et surtout à la scène du cimetière, qui n'est qu'imaginée dans les dires de ses protagonistes. De même, celle du souper final voit-elle arriver le Commandeur grandeur nature, et non sa statue, pour un ultime rappel à l'ordre : saisissant la main qu'il lui tend, Don Giovanni est confondu par plus fort que lui. Pour osée, voire déroutante, quelle soit, cette conception est d'une totale cohérence, et à aucun moment l'intérêt ne faiblit tant la réalisation atteint un rare degré de perfection théâtrale.

 

 

 


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Confiées à Louis Langrée, lors de la présentation du spectacle au festival de 2010, les rênes musicales de cette reprise le sont, cette fois, à Marc Minkowski qui dirige, non pas son propre Orchestre des Musiciens du Louvre, mais le LSO. La palette sonore est, comme dans Rigoletto, grandiose. Le tempo d'ensemble est plus lent qu'attendu, nul doute influencé par le séquencement dramaturgique ; ce qui se fait sentir encore plus au deuxième acte, à propos duquel le chef n'hésite pas à parler de son caractère déjà labyrinthique. Chez celui qui affirme placer en avant le souci des enchaînements, et favorise dans Mozart une virile articulation, la surprise est de taille. Pour autant, rien n'échappe à la sagacité d'une lecture d'une souveraine plénitude et d'une magnificence d'accents certaine. La distribution est d'une belle homogénéité. Les trois rôles féminins sont parfaitement assortis : Alex Panda (Alexandrina Pandatchanska), naguère révélée comme mozartienne accomplie par René Jacobs, est une sûre Elvira,  combien déchirante dans l'amour d'un homme qu'elle sait non payé de retour. Maria Bengtsson n'éprouve nulle gêne avec la tessiture ardue et la vocalité tendue d'Anna, et la composition est dépourvue de cet aspect altier souvent associé au personnage. La jeune Joelle Harvey, ex impétrante de l'Académie européenne de musique, offre une  Zerlina assurée, qui flirte avec le danger. Le Commandeur caverneux d'Anatoli Kotscherga tranche par son allure d'homme policé, qu'on verra, de temps à autre, se mouvoir chez lui, n'étant mort, sans doute, que dans l'imagination des membres de cette curieuse famille. Paul Groves a encore bien des atouts pour tenir la partie d'Ottavio et son chant orné. Kostas Smorignas est un Masetto de poids, un Don en devenir. Avec Rod Gilfry, le rôle titre offre des saveurs vocales puissantes et extrêmement nuancées, et une apparence insoupçonnée : blasé plus que cynique,  promenant une silhouette lymphatique, enveloppé dans son long manteau camel. Le plus original reste le Leporello, Kyle Ketelsen, dont l'allure de jeune loubard, voire de malappris, et le bagou vocal, d'une assurance inouïe, éblouissent. Si un personnage est emblématique de la manière de Tcherniakov, c'est bien celui-ci. Un brelan de figurants peuplent aussi le plateau lors de certaines scènes, telle la noce campagnarde, en fait ici une joyeuse invasion de bonnes gens découvrant le luxe de la demeure du Commandeur, ou le premier souper (final du Ier acte), où les six invités de marque de Don Giovanni, masqués, se tiennent par la main pour chanter la liberté. Une supra lecture, en somme, un Don Giovanni comme vu en surplomb, qui assène cette vérité : le pouvoir des mots est, à lui seul, suffisant pour susciter le désir, mais aussi le rejet de celui qui, à trop en faire, finit par être éliminé.