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Catégorie : Opéras

Giuseppe VERDI : Rigoletto. Melodramma en trois actes. Livret de Francesco Maria Piave, d'après Le Roi s'amuse de Victor Hugo. George Gagnidze, Irina Lungu, Arturo Chacón-Cruz, Gabor Bretz, Josè Maria Lo Monaco, Michèle Lagrange, Wojtek Smilek, Julien Dran, Jean-Luc Ballestra, Maurizio Lo Piccolo, Valeria Tornatore, Rasmus Kulli. Estonian Philharmonic Chamber Choir. London Symphony Orchestra, dir. Gianandrea Noseda. Mise en scène : Robert Carsen.

 

 


© Patrick Berger / ArtcomArt

 

Premier volet de l'illustre trilogie de maturité, avant Il Trovatore et La traviata, Rigoletto figure au panthéon des pièces les plus populaires de Verdi. En cette année anniversaire, sa présentation à Aix relève de l'inédit. Pour sa première rencontre avec l'œuvre, Robert Carsen se tourne résolument vers Victor Hugo. Rien d'étonnant lorsqu'on sait que le melodramma de Verdi suit de près Le Roi s'amuse, dont l'éloquence est endossée, via le livret de Piave, dans sa trivialité comme son pathétique. Seuls, les personnages et les lieux ont été modifiés pour sacrifier à la censure vénitienne. Le personnage du bouffon occupe la place centrale, comme il en est du Triboulet hugolien. Il sera, ici, la figure maîtresse de l'action, dans son ambivalence : amuseur officiel par métier et un brin de cruauté, préservant jalousement son jardin secret, l'amour presque maladif pour sa fille Gilda. Il sera l'artisan de sa propre chute, de cette « maledizione », attachée à ses faits et gestes. L'action est placée dans un décor unique, en l'occurrence sous le chapiteau d'un cirque, univers clos où le clown Rigoletto étale sa faconde triste. Un tel lieu ne messied pas pour symboliser la cour du Duc de Mantoue, où tout n'est que fard et faux amusement. Les courtisans entourant le souverain débauché portent smoking et évoluent sur les gradins rouges grenat. Par contraste, la maison où Rigoletto maintient secrètement recluse sa fille Gilda, est une petite roulotte de saltimbanque, sorte de bulle où tout semble rapetissé, jusqu'aux personnages qui y font figure de géants. Lors du rapt de la jeune fille, la caravane sera emportée par les assaillants. Il y a du funambule chez Carsen, à l'image de Gilda perchée sur un trapèze volant lors de son grand air « Caro nome », comme évoluant sous la voûte étoilée du ciel d'Aix ; une image peu conformiste, mais combien saisissante de poésie. Carsen ira jusqu'à réimaginer la fameuse scène du drame de Victor Hugo, dite de la clef, délaissée par Verdi pour heurt à la bienséance : au II ème acte, le duc, dépouillé de ses vêtements, gravira une échelle dans le plus simple appareil, pour rejoindre Gilda... Les scènes de transition, telle la première rencontre entre Rigoletto et Sprarafucile, mais aussi l'entrée du héros durant l'Ouverture, et la scène finale, sont ménagées devant le rideau de scène, sorte de no man's land, pour signifier combien ces moments clés doivent être mis en exergue. On reste moins convaincu par la scène de l'orage du dernier acte, peu favorable au frisson, et le quatuor qui suit, privé de vrai ressort par un dispositif décoratif abscons. De même, la défroque du héros, en grand Pierrot noir, plus près de Paillasse que du bouffon de cour, même ravalé au rang de clown, n'est pas toujours porteuse d'émotion. Assurément, Carsen cherche à accentuer la marginalité du personnage par rapport au milieu qui l'entoure : un pauvre hère d'une tristesse insondable, complice malgré lui des frasque de celui qu'il sert, héros à la fois grotesque et sublime.

 


© Patrick Berger / ArtcomArt

 

La prestation du London Symphony Orchestra apporte à la production une vraie aura de grandeur, et le chef Gianandrea Noseda démontre sa parfaite connaissance des arcanes verdiennes : une lecture d'une absolue clarté, où la compacité musicale est au service d'une vision presque chambriste par instant, dégagée de toute enflure. Dotée surtout d'une efficacité dramatique confondante, là où Verdi privilégie la scène comme cellule dramatique essentielle, plus que l'aria, aussi grandiose soit-il ; la « scena » consistant à replacer l'air dans un contexte plus global du point de vue dramaturgique. La couleur des bois de l'orchestre londonien apporte un supplément de plasticité, telle l'alliance de la clarinette et du basson, sur un accompagnement des cordes graves, lors de l'échange entre Sparafucile et Rigoletto, vraiment sinistre et glaçant. La distribution est dominée par la Gilda de Irina Lungu dont le beau soprano spinto apporte une vraie consistance à cette partie délicate, trop souvent distribuée à une voix légère. Et dont on a tendance à faire une égérie timide. Tout le contraire ici : Gilda est femme et assume ses choix. Le baryton géorgien George Gagnidze campe un Rigoletto solide et intense, même si le timbre, un peu mat, n'a pas la fulgurance italienne et l'aisance nécessaire aux longues phrases que Verdi associe au personnage. Retenant l'idée force de la régie, de ne jamais sombrer dans la facilité d'une malédiction annoncée, la caractérisation est mesurée dans l'emportement comme la tendresse. A cet égard, le duo vengeur qui réunit le père et la fille, à la fin du II ème acte, ne dévoile qu'à peine son immense charge explosive, heureusement déployée avec évidence à l'orchestre. Le Duc d'Arturo Chacón-Cruz est d'une sympathique jeunesse et d'une belle sincérité, charmeur mais nullement cabot. Si la quinte aiguë est plaisante, notamment à l'heure de « La Donna e mobile », la prestation manque d'aura vocale sur le long cours. Les autres rôles sont bien tenus, dont un mordant Sparafucile, un sonore Monterone et une attrayante Maddalena. A noter la prestation de la grande Michèle Lagrange dans le rôle, trop souvent sacrifié, de Giovanna, la duègne au double jeu.