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Catégorie : Opéras

Giuseppe VERDI : Falstaff. Comédie lyrique en trois actes. Livret d'Arrigo Boito, d'après la comédie de Shakespeare,  The Merry Wives of Winsdor. Laurent Naouri, Roman Burdenko, Graham Clark, Ailyn Perez, Lucia Cirillo, Susanne Resmark, Elena Tsallagova, Antonio Poli, Colin Judson, Paolo Battaglia. Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. James Caffigan. Mise en scène : Richard Jones.  

 

 

 

 


© Tristam Kenton

 

 

 

Le Festival de Glyndebourne n'a pas attendu l'année 2013 pour célébrer Verdi, et pour s'en tenir à Falstaff, on en est, ici, à la quatrième production, la première remontant à 1938. La présente, reprise de celle créée en 2009, offre cette particularité de jouer la comédie lyrique de Verdi avec un orchestre d'instruments anciens. John Eliot Gardiner avait déjà tenté l'expérience, avec succès, naguère aux Prom's de Londres et au disque. Sir Mark Elder, ici responsable de la préparation musicale, souligne combien un tel traitement rend justice au raffinement extrême de la partition, à la subtilité des coloris imaginés par l'auteur, à son sens de la forme aussi, d'un souverain équilibre. De fait, et sous la baguette du jeune James Caffigan, qui reprenait le flambeau de son aîné et profitait du travail intense des répétitions, consolidé au fil des précédentes représentations, la sonorité émanant de la fosse est envoûtante : clarté des plans, subtilité du trait, fabuleux jeu d'ombre et de lumière, qui donne sa sveltesse à la magistrale orchestration de Verdi. Certes, la brillance et l'impact sont là. Mais avec un nombre d'instrumentistes pas moindre que dans le cas d'un orchestre conventionnel, le galbe apparait bien différent. La prodigalité mélodique n'en ressort que mieux : ces phrases si concises qu'on a à peine le temps d'en appréhender la substance que déjà elles sont recouvertes par d'autres, plus habiles encore, ces combinaisons instrumentales géniales que Verdi s'empressait de coucher sur le papier au fur et à mesure de la composition, orchestrant d'emblée, de peur d'en laisser perdre la nouveauté. Car tout ici est fugacité, les ensembles en particulier. Dans un tel contexte « dégraissé », les bois, tout particulièrement, livrent leur potentiel d'esprit et de limpidité : la flûte accompagnant les « Reverenza » de Mrs Quickly, le caquetage du hautbois lors de la déclaration d'amour de Falstaff, sans parler du cor naturel préludant la dernière scène.

 

 

 

 

 


© Tristam Kenton

 

 

L'étonnante modernité du théâtre musical de Verdi, qui tourne le dos au long développement, la mise en scène de Richard Jones la saisit également avec acuité. Celle-ci sort des sentiers battus, quoique restant scrupuleusement en phase avec la trame, et ne s'embarquant pas dans la transposition farfelue. On a seulement cherché à rafraichir l'intrigue, située immédiatement au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans ces années 40 finissantes qui ont vu la femme conquérir une certaine indépendance. Falstaff, fidèle à lui-même, entend bien qu'on lui prodigue tous les égards et satisfasse son immense appétit, en particulier sexuel. Le Dr Cajus, que Ford s'est mis en tête de donner pour époux à sa fille Nanetta, est un senior diplômé d'Eton, et le jeune Fenton un soldat US stationné à Windsor. Sympathique auberge, « La Jarretière » est fréquentée par les gens de la petite cité léchée, style Tudor, à l'image des maisons et des rues du bourg. Rien ne manque, pas même le chat se prélassant sur le comptoir, tandis que l'habitué Falstaff s'affaire à taper à la machine ses fameuses missives. Il n'y a là pourtant rien qui choque, et le comique provoque plus le sourire que le rire. Le buffa restera discret tout au long, voire même tendre, pour se nicher dans le détail, souvent amusant : ce jardin potager à l'arrière de la maison des Ford, où tout un chacun déambule parmi les rangées de salades, et même une escouade d'athlètes en short blanc convoyant canot et avirons en direction de la river Thames. Ou encore cette rue pittoresque, à la première scène du III ème  acte, une des réussites du spectacle, qui enchâsse la devanture de l'auberge entre celles de boutiques de « farces et attrapes » (Jokes) et de lingerie féminine, tandis qu'au premier étage, le spectateur perce le secret de la chambre de l'hôte illustre. Lui qui, un peu plus tôt, avait été repêché des eaux du fleuve par des passants intrigués de leur déconcertante découverte. Jones joue sur l'effet simple, mais terriblement efficace : ses dialogues sont percutants parce que non exagérés, ses confrontations gourmandes des sous entendus qui font le sel de la pièce. Le trait est suggéré avec malice et nulle épaisseur. La scène chez Ford, qui conduira à la tempête des esprits et au délestage du héros par la fenêtre, dans une gerbe d'écume, occupe une surface curieusement réduite, où la tradition des objets est respectée, avec paravent et panier en osier, quoique agrémentée d'une touche de modernité : c'est sur un meuble phono et son crachotant 78 tours que la sérénade de Falstaff sera égrainée. La dernière scène nocturne, dans la parc séculaire, retrouve l'ambiance shakespearienne : seul, un immense arbre peuple le plateau, où se déroulera cette vraie fausse parade dont Falsaftf prendra la direction pour tirer la morale de l'affaire. Dans un tel contexte, la distribution se fraie le meilleur des chemins. L'ensemble est jeune et vif. Les quatre commères sont fort bien achalandées, Alice et Meg, Ailyn Perez et Lucia Cirillo, deux jeunes femmes sans façon, Nanetta, Elena Tsallagova, pas si ignorante qu'on le croit des chose de la vie, la Quicky, Susanne Resmark, avantageuse et impayable, tout en contenant un naturel bagou. Celui de Ford est lui aussi mesuré et le baryton Roman Burdenko fait de sa tirade chez Falstaff un fier morceau. Bien que n'étant pas un choix naturel pour incarner le « fat Knight », n'en possédant ni la rondeur physique ni la faconde italienne, Laurent Naouri domine, mais sans écraser. Sa vision est plus réfléchie que foncièrement truculente, et le comique est passé au prisme de l'intelligence. Encore qu'il soit difficile de démêler à qui revient la responsabilité de cette approche : à l'interprète lui-même, dont la réserve toute française, le conduit à mitiger l'excès buffa du personnage, ou au régisseur qui cherche à en gommer le côté grotesque et à bannir toute surcharge. L'irrésistible n'en est pas pour autant écorné.  C'est, finalement, un extraordinaire sentiment de précision qui distingue ce spectacle, justement mis en exergue par l'agilité orchestrale.