Jean-Philippe RAMEAU : Hippolyte et Aricie. Tragédie en cinq actes et un prologue. Paroles de l'Abbé Simon-Joseph Pellegrin. Sarah Connolly, Christiane Karg Ed Lyon, Stéphane Degout, Katherine Watson, Ana Quintans, François Lis, Emmanuelle de Negri, Aimery Lefèvre, Julie Pasturaud, Loïc Félix, Mathias Vidal, Charlotte Beament, Callum Thorpe, Samuel Boden, Timothy Dickinson. Orchestra of the Age of Enlightenment, dir William Christie. Mise en scène : Jonathan Kent.

 

 


© Bill Cooper

 

Glyndebourne a, de longue date, réservé une place de choix à l'opéra baroque. Haendel, et plus récemment Purcell, y ont été gratifiés de productions mémorables. Le temps serait-il venu de l'opéra français, singulièrement de Rameau ? William Christie a choisi Hippolyte et Aricie, « la plus dramatique et la plus parfaite de ses tragédies lyriques ». Ce premier opus de l'auteur (1733) trouve certainement dans le théâtre du Sussex écrin à sa mesure. Et on a fait appel à Jonathas Kent qui, avec le même chef, avait donné de The Fairy Queen de Purcell une version extrêmement achevée. La réussite dramaturgique est-elle de nouveau au rendez-vous ? La réponse est nuancée. Kent professe vouloir réinventer le baroque pour le public du XXI ème siècle, et ainsi chercher à étonner et enchanter, et finalement, retrouver le sens du « merveilleux », inhérent à ce genre musical français. S'il y parvient, car le public semble adhérer à ses vues, c'est à travers le prisme de l'humour anglais, cette exagération calculée qui tire le rire plus que l'empathie. Nul doute qu'on a voulu ménager le manque d'accoutumance de l'auditoire pour un genre foncièrement gallique, en appliquant une approche baroque, au sens étymologique du terme, avec son lot de contrastes accentués, de miroir grossissant, d'entertainment souvent. Le cadre en est défini au Prologue, qui voit s'opposer Diane et Cupidon, mais comme si les jeux étaient déjà faits, au bénéfice de la première : sa froide austérité, son aversion pour tout ce qui dévie d'une rigide trajectoire, contre le goût prononcé de son rival pour une folle anarchie et une passion incontrôlable. Aussi sommes-nous transportés... à l'intérieur d'un réfrigérateur, univers figé, où Diane règne sur des rayonnages bardés de victuailles dont la vie a été artificiellement stoppée, paquet de saucisses et autres branches de brocolis, tandis que l'Amour éclot d'une rangée d'œufs enchâssés dans la porte d'en face... De même, à la scène finale, la réunion des deux héros aura-t-elle pour lieu une improbable chambre mortuaire garnie de ses tables métalliques présentant les défunts. C'est que le dénouement heureux qu'impose la tragédie française, paraissant un peu court, on a cru bon de le corser. Entre temps, on sera passé d'une scène de sacrifice rituel d'animaux égorgés, dont on recueille le sang, à un no man's land situé à l'arrière du frigo, parmi les résistances et autres réceptacles de refroidissement, en guise de scène des enfers, ou encore dans un intérieur bourgeois, chez Phèdre et Thésée, un couple décidément bien mal assorti, qui vole en éclats du fait de la passion incestueuse de la mère vis à vis de son beau fils Hippolyte. Certes, une mise en scène n'est pas censée se mesurer au seul aspect visuel, mais Jonathas Kent lui-même s'en réclame pour asseoir son propos : une lutte entre l'apollinien et le dionysiaque, un monde éclectique, où des dieux plus vrais que nature côtoient des humains quelque peu manipulés. L'imagerie est saisissante, à défaut d'être esthétique, et tout mise sur l'emphase, non sur la suggestion ; à la différence de la régie d'Ivan Alexandre, au Capitole et à l'Opéra Garnier (cf. NL de 9/2012). Concession, ou rappel révérencieux, à la machinerie baroque, des apparitions du dessus semblent vouloir nimber le spectacle d'une aura de poésie. Le coup de théâtre n'est pas rare, tel le divertissement marin qui clôt le III ème acte, où l'ambiance vire soudain au rose bonbon, un globe aux facettes d'argent projetant mille paillettes dans la salle. Le ballet des marins, culotte courte, béret à pompon, est déjanté, dans un excès tout britannique. Ailleurs, les intermèdes dansés, qui mêlent pantomime et figure chorégraphique pure, seront plus prosaïques. C'est peu dire, au final, qu'on est loin de Racine, rangé au rang des accessoires, plus que considéré comme référence obligée. 

 


© Bill Cooper

 

Le volet musical est une toute autre affaire. William Christie, dans une forme éblouissante, démontre son empathie pour l'idiome de Rameau et ce qu'il qualifie, chez celui-ci, de « très linguistique », savoir l'importance de la déclamation eu égard à la part déterminante du récitatif ; ce qui distingue le musicien de ses collègues français, tel un Lully, aussi bien que de Haendel et des italiens. Le soin apporté à la fluidité du chant se conjugue à celle de la symphonie : l'intonation des chanteurs rencontre celle des instrumentistes. L'immersion est totale et la battue s'avère vibrante, presque fébrile, cherchant loin ce qui dans cette musique peut se révéler descriptif ; et pas seulement dans le déchaînement marin qui clôt le III ème acte. Le fini instrumental prodigué par l'Orchestra of the Age of Enlightenment est prodigieux : la douceur impalpable des deux flûtes enlaçant le chant élégiaque, la sonorité glaçante des quatre bassons lors de la scène des enfers, les cordes frémissantes, frottées pour un effet de tremblement, ne sont que des exemples d'une interprétation fouillée. Le merveilleux, c'est assurément là qu'on le mesure. Christie peut aussi s'enorgueillir d'un cast quasi idéal. Comme lors de sa prestation à Paris, Sarah Connoly incarne une Phèdre immense qui crie la tragédie à chaque intervention, qu'il s'agisse de la jalousie ou du remords. Sa première entrée, robe rouge fendue sur la jambe, talons hauts, a grande allure. Stéphane Degout dresse de Thésée une figure imposante, à vrai dire une des créations les plus originales de Rameau : parangon de belle intonation française, dignité et assurance, déclamation vigoureuse qui trouve son apogée dans l'invocation à Neptune « Puissant maître des flots ». Les deux héros, Ed Lyon, Hippolyte, ténor ductile et expressif, et Christiane Karg, pathétique Aricie, soprano corsée, assument la finesse d'un chant savamment dosé. Le registre des voix graves est bien servi par le Pluton de François Lis. Un grand moment de tension restera l'échange musclé, eux enfers, entre ce dernier et Thésée, les deux voix graves se livrant à une joute sans merci et rivalisant d'embonpoint vocal. Comme il en est, par ailleurs, du trio des Parques. Le Chœur de Glyndebourne est lui aussi en phase. L'harmonieux mélange entre musique théâtre et danse tourne définitivement à l'avantage de la première.