Christoph Willibald GLUCK : Alceste. Tragédie lyrique en trois actes. Livret de François-Louis Gand Le Bland du Roullet, d'après Ranieri de Calzabigi. Sophie Koch, Yann Beuron, Jean-François Lapointe, Frank Ferrari, Stanislas de Barbeyrac, Marie-Adeline Henry, Florian Sempey, François Lis, Bertrand Dazin. Chœur et Orchestre des Musiciens du Louvre Grenoble, dir. Marc Minkowski. Mise en scène : Olivier Py.  

 

Inspirée de la tragédie d'Euripide, l'Alceste de Gluck fut d'abord confiée au librettiste Ranieri de Calzabigi et créée en italien, à Vienne, avant de passer entre les mains du bailli François-Louis du Roullet pour sa version française. Ce faisant, la pièce a connu d'importants changements pour être adaptée au goût français, au nouveau goût, prôné par la Réforme de l'opéra voulue par le musicien : rupture avec la tragédie française classique rigide, de Rameau en particulier, recherche de plus grande vérité dramatique et d'une élocution plus naturelle, simplification de l'intrigue, loin des trames complexes de Métastase. Celle d'Alceste est simple : pour sauver son époux Admète, que les dieux vouent à la mort, à moins que quelque autre ne s'offre pour prendre sa place, Alceste décide d'offrir sa vie.

Apprenant la terrible décision, Admète ne peut s'en satisfaire et adjure le ciel de le laisser mourir. Alors qu'Alceste s'apprête à franchir la porte des enfers, surgit Hercule, qui, bravant les dieux, dénoue la situation, permettant à Apollon de rendre les époux à la félicité. Hercule en sera récompensé et gagnera sa place auprès des phénix de l'Olympe. Cette tragédie de l'amour conjugal et du dévouement féminin connait ainsi un dénouement quelque peu artificiel. Est-ce la raison pour laquelle Olivier Py fait de l'habile Hercule une sorte de prestidigitateur, qui après avoir tiré de son chapeau quelque blanche colombe, extirpe les deux protagonistes des rets d'une mort assurée, et défie l'horrible Caron, gardien des enfers ? Sa mise en scène modernise et objective, ne cherchant pas à transposer : elle dissèque l'âme des deux personnages. Et, n'était le parti pris décoratif du noir et blanc, offre la vision d'une succession de brefs tableaux épurés que découvre le va et vient des praticables, procédé récurrent chez le décorateur Pierre-André Weitz. Elle affiche dans son esthétisme froid, une tristesse insondable, même dans les passages de réjouissances ou de divertissements, il est vrai bien peu crédibles en eux-même quant à la liesse populaire véhiculée. L'atmosphère sera résolument lugubre, qu'une animation répétitive ne parvient pas à éclaircir. Dès avant que le spectacle ne commence, le plateau découvre un vaste tableau noir sur lequel une escouade de dessinateurs s'affairent à croquer la façade du Palais Garnier, qu'ils vont vite effacer pour figurer d'autres images censées illustrer l'action. Ce ballet incessant de croquis exécutés à la craie, d'abord intriguant, car inventif, devient à la longue lassant, car il a tendance à capter l'attention. Choristes et personnages sont pareillement vêtus de noir, et le blanc ne ressortira que du lit nuptial, éclairé d'un néon aveuglant, alors que des herses de lumière de ce type barrent souvent l'horizon. Les protagonistes eux-même couchent aussi sur le tableau noir quelques sentences, au fil de la progression du drame, en forme de points de repère, comme « Seule, la musique sauve ».

 


© ONP/Agathe Poupeney

 

On les prend au mot, car le réel bonheur de ce spectacle procède plus de sa composante musicale que de sa présentation scénique. A commencer par l'Orchestre des Musiciens du Louvre qui projettent sur la belle partition de Gluck des tonalités, certes tristes pour exprimer la désolation et le deuil, mais combien habitées. Le fini sonore est rien moins que somptueux, qui « fait de l'orchestre un personnage », selon le laudateur Hector Berlioz. L'articulation adoptée par Marc Minkowski est un modèle de raffinement. Et le mot du même Berlioz, à propos de la scène de l'Oracle, du premier acte, « c'est de la musique de géant », prend toute sa saveur. Il est, dès lors, curieux que l'orchestre déserte la fosse en seconde partie, pour gagner le plateau, derrière l'aire de jeu, où on l'entend moins distinctement. Et gagne-t-on beaucoup à voir les furies infernales surgir du contrebas de la fosse, ou Alceste descendre quelques degrés en cette direction pour s'apprêter à fréquenter les enfers ? Yann Beuron, remplaçant un Roberto Alagna ayant déclaré forfait, est un Admète stylé, à la voix glorieuse et à la noble déclamation. Chez lui, le naturel procède aussi bien du chant que de la prestance. Le drame n'en ressort que plus vrai. L'Alceste de Sophie Koch se place-t-elle dans le sillage de ses illustres prédécesseurs, Germaine Lubin ou Régine Crespin ? Pas si sûr. Car malgré une élocution admirable et un port convaincant, voulu sans grandiloquence ni maniérisme par Olivier Py, pour traduire l'héroïsme du sacrifice d'Alceste, la caractérisation vocale surprend par son incomplétude. Le rôle convient-il à sa tessiture de mezzo-soprano ? Malgré la conviction affichée, quelques passages aigus marquent l'effort et, paradoxalement, les notes graves en arrivent à être détimbrées. Dommage, car cette artiste nous avait habitués à un parcours sans faute, dans Wagner et Richard Strauss, sans parler de sa Charlotte de Massenet. Les autres rôles entourant cette paire essentielle au point de dominer, sont de qualité : Jean-François Lapointe, le Grand Prêtre, et Florian Sempey, Apollon, sachant distiller l'effroi, comme François Lis, sonore Oracle, et Franck Ferrari, cocasse Hercule. Le Chœur des Musiciens du Louvre, dont les membres  savent jouer tout autant que chanter, sont encore une fois parfaitement en situation, malgré quelques petites imprécisions d'attaques.