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Catégorie : Opéras

Wolfgang Amadé MOZART : Le Nozze di Figaro. Opera buffa en quatre actes. Livret de Lorenzo da Ponte, d'après Le mariage de Figaro de Beaumarchais. Pietro Spagnoli, Rosemary Joshua, Sophie Karthäuser, Konstantin Wolff, Anett Fritsch, Isabelle Poulenard, Marcos Fink, Thomas Walker, Lore Biron. Le jeune chœur de Paris. Freiburger Barockorchester, dir. René Jacobs. Version de concert semi staged.

 

 

 

 


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Il faut remonter loin pour retrouver joie aussi profonde  ressentie à l'écoute des Noces de Figaro. L'artisan de cette mémorable exécution est René Jacobs qui clarifie on ne peut plus une merveilleuse texture orchestrale et tire d'une pléiade de jeunes chanteurs la quintessence du chant mozartien. Le chef confiait, il y a quelques années déjà, lors d'un concert précédant un enregistrement discographique, combien son approche se veut non pas baroque, mais néo-classique. Ce qui signifie qu'il ne s'agit en aucun cas d'une reconstruction, mais d'une réappropriation imaginative du texte. Toujours aussi curieux, il y revient. Il en va ainsi d'abord des tempos, sur le versant rapide, voire brusque. L'Ouverture en fournit un bon exemple : coups d'archets arrachés, respiration haletante, scansion martelée au besoin. Mais aussi de la manière d'agencer les récitatifs, pourvus d'une faconde proche du parler, de la vie en somme. Enfin, de l'art du chant proprement dit, qui fait sienne la belle ligne mozartienne en l'agrémentant d'une ornementation subtile. Quelques puristes pourront vouloir s'en offusquer, habitués à une vision plus stricte. Mais cela est fait avec une telle intelligence, et restitué avec une telle adresse, qu'on ne sent pas de hiatus. Ainsi un air comme celui de La Comtesse, « Dove sono », au début du III ème acte, avec son accompagnement de hautbois, moment de grâce partagée s'il en est, ne pâtit nullement de cet enjolivement. De même, quelques ajouts, en particulier au pianoforte, en forme de texte de liaison, surprennent, comme naguère un certain bruitage lors de l'exécution de La Flûte enchantée à la Semaine Mozart de Salzbourg. Mais cela ne ressort-il pas du clin d'œil, à mettre sur le compte de l'absence de décor et de véritable régie scénique. Surtout, la vision de Jacobs, fruit d'une direction tout sauf racoleuse, établit un sens de l'ensemble d'une rare fraîcheur, et communique à cette Folle journée une vie de tous les instants. Un sens de l'urgence aussi, comme lors du duettino précédant l'échappée de Chérubin au III ème acte, palpitant dans l'échange avec Susanna, et d'une souplesse inouïe pour traduire la peur panique d'être découverts. Avec le Freiburger Barockorchester, Jacobs dispose d'une phalange rompue à ses vues : la ductilité rejoint la science des accents et la sonorité est proprement miraculeuse. La ligne des vents, disposée sur la droite, laisse aux cordes la prééminence sur le reste de l'échiquier. La distribution, qui s'est forgée une vraie cohésion au fil d'une tournée, débutée à Lyon dans le cadre du Festival d'Ambronay, est une merveille d'équilibre. Là encore, pas de grands effets, mais une recherche constante de l'adéquation entre texte et musique. La Susanna de Sophie Karthäuser est un bonheur de tous les instants, voix rayonnante, intelligence fine de chaque situation, au point qu'on en oublie l'absence de scène. Son Figaro, Konstantin Wolff, est solide et rusé. Pietro Spagnioli est un Comte racé, lui aussi glorieusement chanté. Et la Comtesse de Rosemary Joshua rejoint ses illustres devancières dans un chant souverain, nanti de cet éclat nostalgique qui fait la beauté du rôle. Anett Fritsch, hier Fiordiligi dans le Cosi fan tutte de Haneke, se révèle un Cherubino d'un déconcertant naturel et réjouit aussi par son aisance à distiller arias et récitatifs. La perfection se loge jusque dans les personnages de second plan, qui se voient gratifiés des arias intercalaires, souvent omis à la représentation : une Marcellina jeune, pas mégère, un Basilio à la voix de fausset, nullement préoccupé, comme souvent, de charger le rôle, et un Bartolo bien sonore, sans en rajouter à la façon de son ancêtre du Barbier de Séville. Sans oublier une délicieuse et pas fade Barberina, Lore Binon. Ajoutons qu'une mise en espace discrète et efficace assure une belle spontanéité, débarrassant l'exécution de concert de son caractère empesé. Virevoltant devant ou en deçà de l'orchestre, et même autour du chef, les protagonistes font respirer le texte. En un mot, un concert qui surclasse bien des représentations scéniques.