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Catégorie : Opéras

Giuseppe VERDI : Aïda. Opéra en quatre actes. Livret d'Antonio Ghislanzoni d'après Auguste Mariette. Orsaka Dyka, Marcelo Alvarez, Luciana D'Intino, Carlo Cigni, Roberto Scandiuzzi, Sergey Mursaev, Oleksiy Palchykov, Elodie Hache. Orchestre et Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan. Mise en scène: Olivier Py.

 

 

 

 


© ONP / Elisa Haberer

 

 

 

Aïda serait-il un opéra mal compris ? Considéré comme le modèle de l'opéra à grand spectacle, à l'aune de ses défilés et autre scène du triomphe, atypique dans son exotisme, on en vient souvent à éluder sa dimension théâtrale vraie : une lutte entre passion amoureuse et devoir patriotique, à l'intérieur d'une joute triangulaire mettant aux prises un homme, Radames, et deux femmes, Amnéris et Aïda. L'œuvre  entretient avec la France un rapport particulier. On sait que Verdi n'entra pas sans hésitation dans le projet d'écrire un opéra festif qui marque l'inauguration du canal de Suez, se refusant « de composer des morceaux de circonstance ». S'il l'adopta, après moult réflexions et pressions, c'est convaincu de la validité « théâtrale » du sujet, tel que présenté par l'égyptologue Auguste Mariette. D'où l'étrangeté du dilemme auquel est confronté tout metteur en scène : ne pas sombrer dans le gigantisme pompier des tableaux d'ensembles d'une Égypte reconstituée, qui réduirait la force des scènes intimistes, où s'affrontent des personnages de chair et de sang, sans pour autant réduire la puissance évocatrice des premiers. Olivier Py semble vouloir tourner le dos à la grandiloquence qui fait fureur aux arènes de Vérone ou autre Palais omnisport de Bercy. Il transpose donc, et à l'époque de la création de l'opéra, en cette fin de XIX ème siècle, dans une l'Italie secouée de grandes mutations. Et en fait un opéra de luttes entre forces institutionnelles et personnages broyés autant par celles-ci que par leurs propres passions. L'emprise des appareils est soulignée : l'armée bien sûr, omniprésente et batailleuse, mais aussi les prêtres, pas moins querelleurs. Fasciné par le religieux, Olivier Py va jusqu'à imaginer ces derniers en membres du clergé, soutane noire et aube à dentelles, leur chef Ramfis, affublé du costume d'évêque, mimant quelque office chrétien lors de la scène du Jugement. Les démonstrations de foule prennent une autre allure, entre totalitarisme politique et intégrisme religieux. Mais cela suffit-il à concilier les contraires, et à bien faire la part entre drame essentiel et faste qui colle à l'œuvre ? Pas si sûr. Paradoxalement, la magnificence de la décoration, faite d'un jeu de façades habillées d'or, qui se métamorphosent en autant de formes différentes, de celle austère de quelque palais plus français que latin, à la réplique du monument à Victor Emmanuel II, ornant le Capitole à Rome, ne crée d'effet ni de solennité ni d'intimité ; quand ces constructions rutilantes n'aveuglent pas le spectateur à la faveur de leurs déplacements incessants, frappées par un faisceau de lumière intempestif. Elle capte l'attention au risque de la disperser dans une suite de visions souvent absconses. Et le fond noir, à la Soulages, s'il met en valeur cette dorure éclatante, n'en renforce pas la signification. La direction d'acteurs est, curieusement, de la part de cet homme de théâtre, placide dans les ensembles et peu habitée lors des échanges intimistes : les nombreux duos se trouvent comme perdus sur le vaste plateau. La dispersion semble même participer d'une volonté délibérée : celle de jouer sur la distance qui sépare physiquement les personnages, souvent disposés chacun sur un plan différent, comme à la première scène. Ce qui nuit à la lisibilité de l'action et contredit toute idée de proximité dramatique. Quelques passages réussis, comme le dialogue serré opposant Amnéris et Aïda, au II ème acte, ou l'échange pathétique de la dernière scène, réunissant Radames et Aïda, ne parviennent pas à gommer l'impression d'une dramaturgie sans âme. Et on n'échappe pas aux tics et marottes taraudant les régisseurs du moment : femmes de ménage polissant inlassablement les façades, soldats en treillis pistolet ou mitraillette au poing... La vraie théâtralité, tant recherchée par Verdi ici, se serait-elle laissée piéger par un parti pris décoratif envahissant, ce que l'on reproche précisément à la manière péplum de traiter cet opéra ?

 

 

 


© ONP / Elisa Haberer

 

 

L'impression mitigée touche pareillement l'aspect musical du spectacle. Une chose est incontestable pourtant : la somptuasité orchestrale. Philippe Jordan imprime à l'Orchestre de l'Opéra un vrai son verdien. Et une palette sonore toujours attractive, combinant vérité dramatique et lyrisme épanoui. La science des coloris, à la petite harmonie en particulier, n'a d'égale que l'aptitude à brosser une atmosphère évanescente (Ouverture, début de l'acte du Nil) ou d'une poignante intensité (scène finale). Voilà encore un succès sans réserve à porter au crédit d'un chef décidément éclectique dans ses choix, sûr dans ses interprétations. La contribution du Chœur se distingue pareillement, dans une partie essentielle ici. C'est du côté des solistes, que le bât blesse souvent. De la distribution, seuls Marcelo Alvarez et Luciana d'Intino défendent les vraies valeurs verdiennes. Le Radames du premier est fermement pensé et a grande allure, justement dégagé de tout côté histrion. Les nuances pianissimos sont respectées scrupuleusement, et l'approche intensément vécue, contribuant, par exemple, à faire du dernier tableau un moment de pur frisson théâtral. La seconde campe une Amnéris grandiose, impérieuse, et n'était une tendance à poitriner une partie tirée vers le mezzo-contralto, là où l'auteur souhaitait une voix plus claire, en impose indéniablement. Roberto Scandiuzzi, Ramfis, ménage un beau timbre de basse profonde, même si peu aidé par l'appréhension du rôle qui lui est imposée, au premier degré du fanatique religieux. Mais ni Carlo Cigni, Roi un peu fade, ni Sergey Murzaev, Amonastro tonitruant et bien peu crédible, n'ont de classe. Surtout, l'Aïda d'Oksana Dyka pose problème : cette jeune interprète venue de l'Est possède une voix immense qu'elle ne discipline pas. Le matériau, comme brut, la contraint de passer en force, là où il faut de la nuance. L'air « Ritorna vincitor », au Ier acte, est asséné, et plus tard, dans celui du Nil, le contre ut final se solde par sa robustesse et non son aspect éthéré. Autant dire que l'effet ppp est escamoté. L'interprétation est dépourvue d'aura. A l'heure du bilan, se pose la question de savoir si cette pièce emblématique, non donnée depuis plus de quarante ans sur la scène de l'Opéra, dispose d'une production à la hauteur des attentes.