Jacques OFFENBACH : Les Contes d'Hoffmann. Opéra-comique fantastique en cinq actes. Livret de Jules Barbier. John Osborn, Patrizia Ciofi, Laurent Alvaro, Angélique Noldus, Cyrille Dubois, Peter Sidhom, Christophe Gay, Carl Ghazarossian, Marie Gautrot. Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir.  Kazushi Ono. Mise en scène : Laurent Pelly.

 

 

 

 


©Jean-Pierre Maurin

 

 

 

Les Contes d'Hoffmann sont au nombre des pièces fétiches de l'Opéra de Lyon. C'est en effet avec l'ultime opéra-comique d'Offenbach que sera inaugurée la nouvelle salle due à Jean Nouvel en 1993, dans une mise en scène, et une version édulcorée, de Louis Erlo, De nouveau à l'affiche, quelque dix ans plus tard, la régie en était confiée à Laurent Pelly. C'est cette production qui est maintenant reprise. Dans le maquis des éditions existantes, on a fait choix de la version en cinq actes, et avec les dialogues parlés. Celle quasi complète - du moins en l'état actuel de la question, moult fois remise sur le métier - élaborée par Jean-Christophe Keck, et « crée » par Marc Minkowski, en 2003, donnée par celui-ci en dernier lieu Salle Pleyel, l'année passée (cf. NL de janvier 2013). Ces contes drolatiques fertilisent l'imagination. Laurent Pelly décline un monde de l'étrange, crépusculaire, à l'aune du cauchemar que vit le héros, emporté par la passion de son récit, tout droit sortie de la plume du poète Hoffmann, démiurge du drame qu'il écrit, acteur de sa propre histoire : ses amours malheureuses pour la cantatrice Stella, dont les trois héroïnes, Olympia, Antonia et Giulietta ne sont que les métamorphoses. Il l'explicite par un savant jeu de construction, des panneaux mobiles dessinant des lieux divers et improbables, la taverne du Prologue et du finale, les recoins d'un palais vénitien pour l'acte de Giulietta. La décoration se fait plus structurée aux deux autres actes. Celui d'Olympia figure l'intérieur d'un cabinet tenant de l'antre de Jules Verne plus que de la grotesque officine, souvent représentée, du physicien Spalanzani. L'objet des recherches de celui-ci, une poupée automate, est visualisé de manière spectaculaire : juchée sur une sorte de catapulte qui la propulse en tous sens, elle va souffrir des sauts vertigineux durant le fameux air « Les oiseaux dans la charmille ». Ingénieuse idée, suffisamment extraordinaire pour capter l'attention des invités de la fête et retenir celle des spectateurs, assurés d'assister là à un des clous de la soirée ! Mais on frémit de crainte à l'endroit de la pauvre chanteuse, baladée de la sorte, alors qu'occupée à d'autres périlleuses pyrotechnies vocales ! L'acte d'Antonia, emprunté au récit « Le violon de Crémone », est sans doute le plus élaboré : une chambre minuscule, claquemurée, puis un escalier desservant les divers étages de la demeure du riche Conseiller Crespel. Les tribulations du Dr Miracle donnent lieu à un étonnant effet de tourbillon. Les références abondent, notamment au romantisme allemand, mais revisité à l'aune d'un certain réalisme germanique. Les péripéties vénitiennes du héros sont adroitement décryptées, en particulier celle de la perte du reflet, éprouvée sur un immense miroir. Le regard incisif de Pelly ménage des effets de symétrie, d'allers et retours d'un personnage à l'autre, ou de correspondance entre situations. Pour résoudre magistralement ces équations originales qui font, du rôle titre un personnage doté du don d'ubiquité sous une même apparence, de la soprano quatre personnifications d'une même femme, et de la basse une figure maléfique au quadruple visage.

 

 

 


© Jean-Pierre Maurin

 

 

L'orchestre de Kazushi Ono sonne avantageusement, en particulier dans les solos instrumentaux, mais pas toujours subtil, en première partie notamment, menée tambour battant. L'acte d'Antonia est plus pacifié. Peu de ténors aujourd'hui peuvent s'enorgueillir de la maestria avec laquelle John Osborn s'empare du rôle titre. Voix de tête agréable, quinte héroïque puissante, nuances piano, diction impeccable, même dans les passages déclamés, il n'est pas de domaine où le ténor américain ne triomphe avec aise. Sa silhouette jeune et romantique apporte un relief sans pathos au personnage poursuivant sans cesse la même chimère, la même âme féminine, de l'étudiant naïf, au jeune homme sensible, puis à l'homme mûr et peu scrupuleux.  Patrizia Ciofi se tire avec adresse du tour de force consistant à interpréter les quatre rôles féminins, qui requièrent plusieurs voix de couleur différente. Son Olympia est amusante, quoique un peu maniérée, nul doute du fait du parti adopté par Pelly, et sans déchaîner le clin d'œil gourmand comme le font d'autres interprètes. Elle est plus à l'aise dans le registre tragique d'Antonia et dresse de Giulietta une composition impressionnante. De sa voix de stentor, Laurent Alvaro se déjoue de la tétralogique incarnation des « vilains », autre challenge de la pièce. L'air dit du diamant, donné dans sa version alternative, bien plus intéressante que le traditionnel « Scintille, ô diamant », restera un des moments forts de la soirée. Sous un apparent détachement, la peinture est on ne peut mieux sardonique. Passé un début précautionneux, Angélique Noldus révèle un talent sûr et intense dans la double incarnation de La Muse et de Nicklausse, qui dans cette version, se voient attribuer un rôle très développé. A noter aussi la performance de Cyrille Dubois dans les quatre rôles comiques, qu'il ne charge pas, et des Chœurs de l'Opéra de Lyon, fort mis en avant par Pelly.