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Catégorie : Opéras

Robert SCHUMANN : Manfred. Poème dramatique en trois parties de Lord Byron, op. 115. Pascal Rénéric, récitant. Astrid Bas. Anneke Luyten, Sarah Jouffray, Olivier Dumait, Norman Patzke, Luc Bertin-Hugault, Geoffroy Buffière, Cyrille Gautreau. Les Eléments. La Chambre Philharmonique, dir. Emmanuel, Krivine. Mise en scène : Georges Lavaudant.

Manfred est assurément une œuvre singulière. Ni oratorio, ni musique de scène, encore moins opéra. A partir du texte de Lord Byron, qui abhorrait l'idée même de théâtre, Schumann qui n'aspirait qu'à l'opéra, imagine un « poème dramatique avec musique », en forme de mélodrame, mêlant donc texte parlé et musique. Il sera créé à Weimar, en 1852, grâce aux bons offices de l'ami Liszt. Tout comme Faust, Manfred s'élève au niveau du mythe, quasi prométhéen, véhiculant le thème du remords, de la volonté de se punir soi-même.

Acteur de ses propres souffrances, inconsolé de la disparition d'une bien aimée, Astarté, Manfred ne songe qu'à la mort : « rien ne peut bannir d'un esprit libre l'envie de se châtier soi-même », dit-il. Un théâtre intérieur donc, à l'aune de la propre personnalité de Schumann, être angoissé et en proie au sentiment de culpabilité. Astarté n'est-elle pas cette sœur aînée disparue par suicide ? Schumann a pourvu le texte de Byron d'une atmosphère fertilisant l'imagination : une Ouverture, fort développée, suivie de quinze numéros dont la partie déclamée est nettement plus développée que celle dévolue à la musique. Cette dernière intervient seule, en entracte symphonique, ou accompagnant le mélodrame. Présenter scéniquement cette composition inclassable semble tenir de l'impossible. Relevant le défi, Georges Lavaudant et Emmanuel Krivine se sont tournés vers la version conçue par Carmelo Bene à La Scala en 1978, consistant à intriquer adroitement texte et musique. L'Ouverture est ainsi habilement placée après une première tirade de Manfred. L'acteur incarnant celui-ci se voit confier les autres rôles masculins, dont celui de l'abbé de Saint-Maurice, venu exhorter, en vain, le héros au pardon et à la pénitence et lui promettre l'absolution. Et qui se voit répondre, crânement « j'ai moi-même causé ma perte et je veux être mon propre bourreau ». Car Manfred entend rester libre et maître de son destin. Il refusera de se soumettre : « Il n'est pas si difficile de mourir » lâche-t-il dans un dernier sursaut. Un bref chant de requiem viendra proposer une conclusion rédemptrice, ajoutée par Schumann au texte de Byron.

 

 

 


© Julien Etienne

 

 

 

 

 

La réalisation est sobre, suggérant plus qu'elle ne souligne, telle cette évocation minimaliste du tableau fameux du « Voyageur au-dessus des nuages » de Friedrich Caspar David. Le climat est sombre, à l'image du héros dont le pessimisme lui laisse si peu entrevoir la lumière, celle des beautés de la nature. L'espace scénique est abstrait, quelques projections offrant un essai de visualisation tandis que des éclairages blafards tentent de réchauffer des images magiques, comme celle fugace, en noir et blanc, de l'aimée. La régie sévère s'autorise des effets de symétrie. De bout en bout est-on plongé dans l'enfer irrémédiable que s'impose le héros. Celui-ci, Pascal Rénéric le vit intensément. Il tient à lui seul le spectacle qu'il élève au rang de vraie tragédie, fier, orgueilleux, beau solitaire. Sa collègue Astrid Bas paraît plus détachée. La contribution vocale est des plus adéquates, dont il faut distinguer les brèves interventions du chœur Les Éléments. Unissant des parties disparates, la musique, hélas fragmentaire de Schumann trouve en Emmanuel Krivine un excellent avocat : truffée de motifs conducteurs et d'idées fixes, mais aussi de trouvailles étonnantes, tel le solo de cor anglais, figurant un ranz alpin. Les instruments anciens de La Chambre Philharmonique sonnent un peu fort par endroit. Belle initiative en tout cas d'avoir exhumé cet improbable chef d'œuvre.