Vincenzo BELLINI : I Puritani. Opéra en trois actes. Livret de Carlo Pepoli, d'après la pièce Têtes rondes et Cavaliers de François Ancelot et Xavier Boniface Saintine. Maria Agresta, Dmitri Korchak, Mariusz Kwiecien, Michele Pertusi, Luca Mombardo, Andrea Soare, Wojtek Smilek. Orchestre et Chœur de l'Opéra National de Paris, dir. Michele Mariotti. Mise en scène : Laurent Pelly.

 

 


© ONP / Andrea Messana

 

Dernier opéra de Bellini, Les Puritains ont été écrits pour la scène parisienne et créés en 1835, au Théâtre-Italien, avec un fameux quatuor vocal, la soprano Giulia Grisi, le ténor Rubuni, le baryton Tamburini et la basse Lablache, le nec plus ultra du moment. S'il s'est maintenu au répertoire, c'est assurément au rôle de la soprano qu'il le doit : ressuscité par Maria Callas en 1949, la postérité le verra défendu, entre autres, par Joan Sutherland, Montserrat Caballé, June Anderson, Edita Gruberova, et plus récemment, Anna Netrebko, en 2007, au MET. Pour cet ultime opus, et morceau de l'histoire anglaise du XVII ème siècle, Bellini et son librettiste s'inspirent directement d'une pièce française « Têtes rondes et Cavaliers », de la paire Ancelot et Saintine, et indirectement du roman de Walter Scott, « Old Morality ». Où sur fond de guerre civile entre républicains, les Puritains de Cromwell, et royalistes, les Cavaliers, fidèles aux Stuart, Elvira, la fille d'un partisan des révoltés, va vivre le calvaire d'un amour impossible pour Arturo, un Cavalier, lequel est favorisé par un oncle bienveillant qui déjoue les plans paternels d'union avec le puritain Riccardo. Mais la présence d'une autre femme, l'épouse et veuve du roi, qu'Arturo veut loyalement protéger, contrecarre ces perspectives. Se croyant trahie, elle en perd la raison, comme bien de ses consœurs bel cantistes, avant de reprendre ses esprits à l'annonce de l'amnistie suite à la défaite de Stuarts. Contrairement à ce qu'on attendrait d'une telle intrigue, l'opéra s'achève ainsi par un lieto fine, rien ne s'opposant à la réunion des deux amants. Reste que la vis dramatica n'est pas toujours aisée à suivre : plus d'une situation ne brille pas par sa clarté, pour ne pas dire frôle l'invraisemblance, à tout le moins le convenu. Laurent Pelly ne l'élude pas. Il prend même le parti du clin d'œil à la convention, croquant des personnages qui volontairement ne sortent pas du cadre stéréotypé, telle cette héroïne qui devient un peu vite folle lorsqu'elle voit ses désirs amoureux ruinés. Il traite le chœur de façon fort originale : escouade de hallebardiers galopant au pas cadencé, femmes tournant sur elles-même comme des toupies, bonshommes ne se départissant pas d'un flegme tout britannique avec gestuelle comptée. Pelly les anime imperceptiblement, qui d'un geste minuscule, qui d'un tournoiement de tête, qui d'une posture légèrement empruntée. Ce qui créé une agréable impression de mouvance. Celle-ci est générée également par la décoration, fort épurée, qui fait le choix de l'allusion : le château fort écossais ne sera pas construit, mais stylisé telle une maquette géante toute de fer forgé, qui tournant sur elle-même, dégage de multiples perspectives. Pelly osera même le plateau entièrement vide, lors du deuxième acte, qui voit les deux amis Riccardo et Giorgio renchérir en matière d'honneur patriotique. L'esthétisme est au premier plan : couleurs de camaïeux gris avec de discrètes touches violines dans les costumes, d'une époque à peine suggérée, et traitement de la lumière, pareillement très travaillée, avec basculement d'intensité lors de certaines scènes intimistes. Une vision plus subtile qu'il n'y paraît, même s'il lui manque cette ultime touche de vie qui émeut.

 


© ONP / Andrea Messana

 

Le jeune chef Michele Mariotti, actuellement en poste à Bologne, ne cherche ni l'éclat, ni le fracas sonore. Son souci est plutôt et avant tout la mélodie, ce cantabile lent et doux, nimbé de mélancolie, qui distingue la musique de Bellini. On le sent concerné moins par le pathos que par la richesse des harmonies qui voit l'introduction de cors, trompettes, et de tambours, en particulier dans les passages chorals. Une richesse dans l'orchestration bellinienne qui va encore plus loin que dans Norma ou La Sonnambula. Et surtout, par l'originalité de l'instrumentation qui fait la part belle aux bois, dans plus d'une page. Son orchestre fuit le grandiloquent et refoule l'anguleux, au profit d'une coulée lyrique opalescente. Reste qu'un supplément de chaleur, à l'occasion, eût sans doute renforcé le dynamisme du discours, dans les ensembles notamment, et affirmé la crédibilité dramatique musicale par-delà l'empreinte scénique. Mais le soutien aux chanteurs est indéniable. Deux voix graves dominent une distribution homogène : Mariusz Kwiecien, Riccardo Forth, beau timbre de baryton doté d'une quinte héroïque remarquable, et Michele Pertusi, Sir Giorgio, basse claire et ductile dans la ligne de chant. Le long échange et la cabalette qui marquent la fin du II ème acte, est un moment de vocalité expressive revigorante. Confronté à la partie ingrate d'Arturo, déséquilibrée, car le personnage est absent de la scène tout le deuxième acte, et terriblement exigeant, puisque taxé au finale de contre Ut percutants, lors d'une romance difficile, le ténor russe Dmitri Korchak assume. Reste que le style demeure effleuré et que le registre aigu est traité plus en force qu'en grâce. Maria Agresta, si elle n'a pas (encore) l'aura des grandes titulaires du rôle d'Elvira, n'en possède pas moins la ressource vocale : après un début précautionneux, sa prestation augmente en intensité et ne manquera pas de panache dans les acrobaties des deux airs « de folie ». On admire le legato, l'ampleur du trait, et un engagement certain. Reste à souhaiter que cette artiste, encore à l'orée de la carrière, ne cède pas trop vite aux sirènes des engagements empilés en tous sens.

 

Jean-Pierre Robert.