Léo DELIBES : Lakmé. Opéra en trois actes. Livet d'Edmond Gondinet et Philippe Gille. Sabine Devieilhe, Frédéric Antoun, Élodie Méchain, Paul Gay, Jean-Sébastien Bou, Marion Tassou, Roxanne Chalard, Hanna Schaer, Antoine Normand, Laurent Deleuil, David Lefort, Jean-Christophe Jacques. Accentus. Les Siècles, dir. François-Xavier Roth. Mise en scène : Lilo Baur.

 

 

 

 


© Pierre Grosbois

 

                                              

 

Le chef d'œuvre dramatique de Léo Delibes, Lakmé, est enfin de retour sur la scène de l'Opéra Comique, où il fut créé en 1883. Ce qui était alors un opéra-comique devait être reformaté, l'année suivante, en « opéra », pour en assurer une meilleure diffusion, les récitatifs remplaçant les scènes parlées. C'est cette dernière version qui est donnée pour cette nouvelle production. Ce qu'on a un peu vite rangé au catalogue des opéras bourgeois fin de siècle, retrouve son lustre grâce à la scrupuleuse présente interprétation. Il faut dissiper un malentendu : Lakmé vaut plus que son orientalisme de façade, dicté par une histoire de cœur entre une fille de Brahmane et un officier anglais, idylle vouée à l'échec en ce qu'elle met en présence deux cultures que tout oppose. Et autre chose que l'expression d'une thématique rabâchée dans le répertoire lyrique français du XIX ème. En fait, l'exotisme, selon Delibes, n'a pour dessein que de dépayser l'auditeur et procède par invention et non par imitation. En cela sa musique est ingénieuse et sans doute pas si facile qu'on le croit. Certes, des pages comme l'intermède ouvrant le II ème acte ou les danses des bayadères ne relèvent pas d'une inspiration frappée au coin du génie. Mais pour ces faiblesses passagères combien d'inventions bien venues : les mélismes enchanteurs du duo des fleurs du Ier acte, dont le motif revient discrètement au fil de l'action, des airs bien ficelés, comme ceux attribués au personnage éponyme ou au ténor, le duo final, et plus généralement la poésie raffinée qui nimbe le dernier acte. L'orchestre de Delibes a quelque chose de fascinant, car celui-ci instrumente en utilisant une palette sophistiquée, aux bois surtout, le hautbois, en particulier, mais aussi aux percussions avec tout un arsenal d'instruments rares, tels que crotales ou petites timbales, réminiscence de la musique orientale. Il utilise des rythmes peu communs, d'une absolue liberté, des combinaisons harmoniques inédites où la dramaturgie orchestrale se détache de la ligne de chant. Celui-ci offre un sens mélodique abouti, tout en demi-teintes, par le recours à des tonalités inusuelles. Tant d'originalité musicale se veut au service d'une intrigue dont l'ambivalence entre réalisme, celui des personnages européens, qui plus est croqués d'époque, et merveilleux, symbolisé par les personnages orientaux, surprit à la création par sa modernité. Plus que réalité servile, cette romance amoureuse qui finit tragiquement par le sacrifice de la jeune femme offrant sa vie à celui qui ne sut pas choisir, ne se nourrit-elle pas de fantasme : « Fantaisie aux divins mensonges...Va retourne au pays des songes » dit Lakmé, qui aura ce dernier mot révélateur « Tu m'as donné le plus doux rêve ». Fruit d'un travail minutieux de retour aux sources, pour effacer des années d'approximation, pour ne pas dire de déviation du texte par souci de facilité, l'exécution de François-Xavier Roth nous fait percevoir les qualités intrinsèques de cette pièce. A travers une recherche approfondie sur les timbres instrumentaux et de la plus exacte restitution possible de ces consonances incertaines que favorise Delibes, si évocatrices des horizons lointains. Ne sont pas non plus ménagés les contrastes abrupts, dictés par ceux de la dramaturgie. La sonorité de son ensemble Les Siècles, jouant des instruments du XIX ème, est particulièrement raffinée et se pare de couleurs choisies dans le registre des vents et attirantes pour ce qui est des percussions.

 

 

 


© Pierre Grosbois

 

 

Si la qualité d'une représentation de l'œuvre se mesure à l'aune de la prestation de l'interprète principale, l'Opéra Comique a trouvé la perle rare. Car Sabine Devieihle assume haut la main le challenge d'un rôle typique de ce bel canto à la française, auquel se réfère aussi Ambroise Thomas dans Hamlet, et qui a à voir avec son modèle italien, Bellini en particulier. Elle relève le gant de ses illustres devancières, Mado Robin, Mady Mesplé, ou plus près de nous, Natalie Dessay, lors de la dernière reprise, il y a près de vingt ans, en ce même lieu. Son interprétation est rien moins qu'enthousiasmante : une facilité innée à la vocalise haut de gamme, d'une fluidité et de nuances inouïes, une pureté de timbre qui a pourtant quelque chose de charnel et ne verse jamais dans le convenu. L'air dit « des clochettes », embrumé de mystère, est à mille lieux du pur morceau de bravoure que ses aigus caracolant offrent à la faveur du public. Ajoutez à cela un naturel, une clarté dans la diction qui ne sonne à aucun moment convenue. Elle est entourée d'une distribution experte où triomphe la jeunesse. Frédéric Antoun campe un Gérald tout sauf fade, volontairement un peu gauche, mais sincère dans son soudain attachement comme dans son indécision. Le ténor est d'une parfaite aisance dans l'intonation, et la quinte aiguë aisée. Paul Gay, Nilakantha, basse solide, quoique un brin contrite dans la partie haute du registre, est convaincant dans le rôle ingrat du père possessif et du religieux vengeur. A noter la performance de plusieurs membres de l'Académie maison dans les rôles des anglais. La prestation du chœur Accentus, dont l'acuité de l'intonation apporte aux nombreuses interventions chorales une aura musicale, distingue aussi cette exécution. La mise en scène de l'actrice Lilo Baur est attentive à la compréhension des situations et ne cherche pas à emmener le spectateur dans une redéfinition interprétative. Quoique n'évitant pas quelques attitudes empruntées, en particulier au deuxième acte, dont la couleur locale est à vrai dire un peu appuyée, elle rend à la trame sa vérité première, l'opposition entre deux manières de vivre à l'époque de la colonisation britannique de l'Inde.