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Catégorie : Opéras

Claudio MONTEVERDI : L'Orfeo. Fable en musique en cinq actes et un prologue. Livret d'Alessandro Striggio. Gyula Orendt, Emöke Baráth, Carol Garcia, Gianluca Buratto, Elena Galitskaya, Damian Thantrey, Reinoud Van Mechelen, Alexander Sprague, Nicholas Spanos, Daniel Grice. Chœurs de l'Opéra national de Lorraine. Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset. Mise en scène : Claus Guth.

 

 

 

 


© Opéra national de Lorraine

 

 

 

Fidèle à sa réputation d'éclectisme dans la programmation, du répertoire baroque en particulier, l'Opéra de Nancy Lorraine renouvelle le partenariat avec le Theater an der Wien (Le Messie de Haendel, 2009) et la collaboration avec Christophe Rousset et ses Talens lyriques (Venus et Adonis de Desmarest, 2006). Cette fois, on a mis sur le métier L'Orfeo de Monteverdi. Un œuvre finalement pas si facile à présenter eu égard à sa signification. Cette « fable en musique », à laquelle on fait plus ou moins remonter l'origine de l'opéra, inaugure un genre, le parler en musique ou recitar cantando, qui enveloppe en un seul jet drame et mélodie, par une déclamation monodique extrêmement mobile et une riche vocalité. Elle illustre aussi un thème, l'amour conjugal, immortalisé par le chanteur Orphée. Ce qui est traité par Monteverdi et son librettiste Striggio de manière singulière. La clé de lecture manichéenne fondée sur le clivage morts/vivants, ombre/lumière, est en réalité transcendée : dès le départ, le bonheur de l'union d'Orfeo et d'Euridice n'est-il pas moribond ? Ainsi suite à la perte par deux fois de l'aimée, et bien qu'il soit élevé par son père Apollon sur les hauteurs de l'Olympe, pour y jouir des «  honneurs célestes », Orfeo n'en est-il pas moins confronté au néant de son existence ici bas. C'est la dimension humaine du mythe qu'explore Claus Guth dans une mise en scène réaliste où la trame est vécue à travers le regard d'Orphée et l'attitude de celui-ci face à la certitude de la perte de l'être aimé et de la mort. Au fil d'un parcours cyclique aussi : les réjouissances franches et colorées des noces d'Orfeo, qui occupent la première partie, vont revivre un court instant aux ultimes pages du V ème acte, en forme de réminiscence d'un bonheur sans tache. La vivace danse moresca nous ramène ainsi au point de départ. Encore que le héros, ivre d'un bonheur inaccessible, s'effondre au baisser de rideau, lui qui, finalement, a sans doute toujours voulu confondre réalité et fiction. La direction d'acteurs expressive, voire exacerbée, contraste avec la simplicité, presque minimaliste, de la musique, et mêle réalité et fiction dans une manière proche du langage cinématographique. Il en va notamment du personnage titre dont les attitudes et les sentiments extrêmes participent d'un étonnant naturel. Quelques traits originaux émaillent une régie extrêmement précise, comme toujours avec Guth. Ainsi Charon, ivre, barre-t-il le passage à Orfeo dans sa tentative de fuite éperdue vers les Enfers ; en fait, le voyage d'un solitaire dans l'irrationnel, estime le metteur en scène. Comme, plus tôt, lors des noces, est accentué le contraste d'atmosphère à l'annonce par la Messagère de la mort d'Eurydice :  l'assistance, saisie de stupeur, se fige soudain et passe sans transition du sourire aux larmes. Des projections démultiplient l'espace scénique. Celui-ci, unique, visualise un intérieur bourgeois plutôt moderne, bardé d'un escalier distribuant diverses pièces à l'étage ; dispositif avantageusement utilisé durant les deux premiers actes, peut-être moins pertinent ensuite.

 

 

 


© Opéra national de Lorraine

 

 

 

Christophe Rousset offre de la riche musique de Monteverdi une exécution de coloriste, en appui à une ligne de chant très travaillée qui, fondée sur le récitatif monodique, n'en fait pas moins appel à la manière madrigalesque, dans le traitement du chœur en particulier. Son orchestre, quoique peu nombreux, différencie habilement la partie continuo et la formation élargie chargée des sinfonie et ritournelles, très ornementées. L'ensemble sonne avantageusement dans l'acoustique très présente de l'Opéra de Nancy. Les chœurs maison font belle figure, n'étaient quelques menues imperfections dans les attaques. Ils sont renforcés de figurants dans les deux premiers actes. L'Orfeo de Gyula Orendt imprime sa marque à la représentation : une caractérisation très physique dans le ressenti des sentiments, de joie puis de douleur, largement souligné par Guth, celle d'un jeune homme extériorisant ses émotions avec fébrilité, passant d'un extrême à l'autre, n'hésitant pas à se projeter à terre, à ramper au sol, à monter ou dévaler les escaliers de la demeure. Le chant est dense et expressif, ductile malgré quelque relâchement dans les vocalises ; péché de jeunesse chez un interprète qu'on sent se dépenser sans compter. Des autres membres de la distribution on distinguera la Messagère/la Musique/l'Espérance de Carol Garcia, beau métal de mezzo, qu'on a déjà pu apprécier dans divers rôles à l'Opéra Bastille, Gianluca Buratto, sonore Charon/Pluton, et dans l'un des bergers/esprits, Reinoud Van Mechelen, révélé par le Jardin des voix de William Christie.