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Catégorie : Opéras

Ambroise THOMAS : Hamlet. Opéra en cinq actes. Livret de Michel Carré et Jules Barbier. Stéphane Degout, Vincent Le Texier, Jennifer Larmore, Lenneke Ruiten, Tell Fechner, Rémy Mathieu, Henk Neven, Gijs Van der Linden, Jérôme Varnier. Orchestre symphonique et Chœurs de la Monnaie, dir. Marc Minkowski. Mise en scène : Olivier Py.

 

 

 

 


© Hermann & Clärchen Baus

 

 

 

Ambroise Thomas pâtirait-il de la comparaison avec Gounod ou Massenet ? Sa musique, souvent rabaissée au rang d'agréable, est pourtant inventive et parée d'un lyrisme puissant, empruntant souvent au chant orné à l'italienne. Comme pour un précédent ouvrage, Le songe d'une nuit d'été, et pour ce qui sera un ballet, La Tempête, Thomas a, s'agissant d'Hamlet, puisé à Shakespeare. Cette grande page historique lui assurera, tout comme Mignon, la célébrité. Ses librettistes ont bien sûr arrangé l'original, sans trop se préoccuper du sous-bassement politique, voire philosophique de la pièce, et ont mis en avant l'intrigue amoureuse entre Hamlet et Ophélie. C'est d'ailleurs la tragique destinée de cette dernière qui a laissé à l'œuvre sa plus fameuse empreinte, avec son grand air de la folie qui occupe la majeure partie de l'acte IV. Mais il serait injuste de réduire sa portée à cette séquence démonstrative, comme de s'attarder sur quelques scènes chorales un peu convenues, selon la manière en vigueur à l'époque de la création de l'opéra (1868). L'intérêt de l'œuvre repose sur le rôle titre que Thomas a façonné pour un interprète bien particulier, le baryton-basse Jean-Baptiste Faure, au demeurant créateur du rôle du marquis de Posa dans le Don Carlos de Verdi, présenté à l'Opéra de Paris l'année précédente. Si l'on se concentre sur le personnage titre, remarquablement conçu, la dramaturgie s'avère plus consistante qu'il n'y paraît : une tragédie de la trahison, celle d'un fils meurtri par le remariage de sa mère, et qui devra venger la mort d'un père, conformément à l'intimation du Spectre du feu Roi. Dans sa mise en scène à La Monnaie, Olivier Py dit avoir cherché à « reshakespeariser » l'opéra, autrement dit à lui redonner sa vraie tension théâtrale. L'apparente frivolité des premières scènes d'ensemble, festivités du remariage de la reine Gertude et autres airs à boire, est plutôt mise sur le compte d'une sorte de dérision, qui ne fait que mieux ressortir la gravité des situations. L'ambivalence entre gravité et dérision se réduit d'ailleurs à mesure que se resserre l'intrigue. Car Py confère à ses personnages une vraie épaisseur dramatique, autour de la figure centrale du héros solitaire et angoissé. En particulier celui de la reine Gertrude est-il fortement buriné. Une atmosphère oppressante est créée à travers la décoration, claustrophobe, qui visualise une sorte de souterrain pavé de briques noires, enserrant l'action et les caractères. Ses transformations successives ne sont pas sans rappeler ces plans et escaliers mobiles qu'affectionnait Georges Wakhévitch. L'aspect volontairement sombre est pourtant différencié par des éclairages suggestifs  qui créent des effets de pénombre comme sculptant l'angoisse. La folie d'Hamlet est-elle réelle ou simulée ? Py accentue le dilemme. Sa régie s'avère spectrale, à l'aune de l'échange entre le jeune homme et sa mère, d'une densité exceptionnelle. De même, procède-t-il par une mise en abîme lors de la pièce de théâtre, dont chaque personnage est l'exacte réplique d'un des caractères de l'intrigue. Ce dédoublement, d'une vérité troublante, génère une tension extrême.      

 

 

 


© Hermann & Clärchen Baus

 

 

Marc Minkowski joue le jeu de la coulée mélodique de la musique, mais aussi de sa veine mélancolique qui transparaît à travers quelques motifs récurrents. N'éludant pas ce qui ressortit à la convention, notamment dans les marches cérémonielles ou chœurs de circonstance, sa direction mise sur l'originalité de l'orchestration et l'éventail des coloris, cors, bois, sans oublier le saxophone, une nouveauté alors. Celle-ci se mesure encore dans l'alliance de la flûte et de la harpe lors de la scène de la folie d'Ophélie, une ballade suédoise écrite pour la créatrice, Christine Nilsson. Et l'on savoure l'effet spatial qui s'empare alors de la musique. La prestation exceptionnelle de Stéphane Degout dans le rôle titre domine le spectacle. De ce rôle de baryton, l'un des plus complets du répertoire français du XIX ème siècle, Degout rend toute la dimension torturée. Son timbre clair, enrichi d'envolées presque ténorisantes, son sens inné de la déclamation, la justesse de ton, l'inépuisable réserve de puissance distinguent une interprétation de référence. Sa calvitie naturelle accentue encore l'étrangeté du personnage solitaire. Jennifer Larmore incarne une reine Gertude, elle aussi d'un fort impact dramatique, partagée entre instinct maternel aigu et pression des événements l'emportant vers la tragédie. Son timbre corsé, qui frôle le soprano dramatique, fait merveille. Lenneke Ruiten est une Ophélie plus discrète qu'attendu, conforme peut-être au caractère unidimensionnel du personnage, relevé par Minkowski ; autrement dit sans l'aura électrique d'une Natalie Dessay dans la production toulousaine naguère vue au Châlelet. Non que le chant ne soit pas immaculé et que ne soit restituée cette bizarrerie du personnage au caractère lunaire et hors du temps. Cette apparente réserve a le mérite d'éviter de concentrer sur le personnage l'attrait de l'œuvre, et l'air de la folie, justement replacé dans son contexte, devient un épisode de la tragédie d'Hamlet. Les rôles secondaires sont fort bien tenus, dont il faut citer le Claudius torturé de Vincent Le Texier et le Spectre bien sonore de la basse Jérôme Varnier.