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Catégorie : Opéras

Georg Friedrich HAENDEL : Alcina. Dramma per musica en trois actes. Livret anonyme d'après Antonio Fanzaglia et l'opéra l'Isola di Alcina de Riccardo Broschi. Cecilia Bartoli, Malena Ernman, Julie Fuchs, Vardhui Abrahamyan, Fabio Trümpy, Erik Anstine, Silvia Fenz (actrice ). Orchestra La Scintilla Zürich, dir. Giovanni Antonini. Mise en scène : Christoph Loy.

 

 

 

 


© Monika Rittershaus

 

 

 

Alcina est avec Orlando et Ariodante le troisième opera seria que Haendel emprunte au « Roland furieux » de l'Arioste. Son héroïne s'inspire du mythe de Circé, l'enchanteresse conçue par Homère. La passion amoureuse de celle-ci est le centre d'un enchevêtrement de querelles passionnées, chassés-croisés entre caractères hauts en couleurs. A l'exemple de Ruggiero, hésitant à se livrer à Alcina, la femme fatale, ou à Bradamante, la femme guerrière. L'exubérance n'est ici pas le seul monopole du chant, mais frappe les comportements. La nouvelle production de l'Opernhaus de Zürich offrait à Cecilia Bartoli sa première Alcina. Après Semele, sur cette même scène, ou encore Cleopatra (Giulio Cesare), au Festival de Salzbourg, la grande cantatrice dessine un portrait de haute tenue de l'héroïne handélienne. Au fil des six arias, triomphe du modèle da capo, et chacun en traçant une facette différente du caractère, Cecilia Bartoli découvre une personnalité complexe, aux humeurs changeantes, sûre de sa beauté, de son pouvoir sensuel, mais aussi écrasée par la passion : la vaine séduction virera au désespoir amoureux, le badinage laissera place au courroux chez un personnage hors norme, même chez Haendel. La vocalité est souveraine, parée d'un légendaire legato, mis en exergue dans des tempos très lents, au fil de ces longues notes tenues dont elle a le secret. L'art de varier la ligne de chant dans le da capo est pareillement admirable. Elle est magnifiquement entourée. Julie Fuchs, récente lauréate des Victoires de la musique, et désormais attachée à la troupe de l'Opernhaus de Zürich, montre un talent déjà confirmé pour le vocabulaire baroque. Sa Morgana ne manque ni d'allure ni de punch, encore moins de zest vocal, et on admire le naturel avec lequel elle distille récitatifs et arias. Vardhui Abrahamyan est un Bradamante de poids, cette femme intrépide qui pour parvenir à ses fins, n'hésite pas à endosser le costume masculin. La chanteuse arménienne est parfaitement en phase avec ce répertoire qui lui valut déjà le succès, il y a peu, à l'Opéra Garnier, dans la Cornelia de Jules César. Seule, Malena Ernman, Ruggiero, déçoit quelque peu, malgré un physique idéal pour jouer les travestis et ce rôle de jeune premier ensorcelé par l'amour quasi obsessionnel d'Alcina, mais hésitant à lui donner sa flamme. La voix de mezzo-soprano, large pourtant, n'est pas toujours assurée, notamment pour affronter les appogiatures dont Haendel truffe le rôle, créé pour le castrat Carestini. Avec Giovanni Antonini, déjà responsable du Giulio Cesare salzbourgeois (cf. NL de 10/2012), on est assuré d'une direction animée. Et favorisant de larges contrastes : des prestos pas de tout repos, aux arêtes sèches, mais aussi des tempos modérés expressifs d'une extrême lenteur, avec des pppp évanescents. L'intensité du discours laisse à l'Orchestra La Scintilla loisir de déployer des couleurs chatoyantes, notamment au fil des arias concertantes, perles de la partition, proposant des solos du violoncelle, du violon, ou encore de la flûte à bec, dont le chef assure la partie, revenant à son premier métier.

 

 

 


© Monika Rittershaus

 

 

 

La mise en scène de Christoph Loy, selon sa méthode favorite, décale l'histoire. Elle tourne le dos au merveilleux et aux effets de magie inhérents au sujet. L'opéra est réinterprété à travers le prisme du théâtre baroque et de sa grande illusion. Foin d'île magique ou de jardin enchanté, repaire de la magicienne Alcina, qui transforme les hommes l'approchant en rochers, arbres ou animaux, au gré de sa fantaisie amoureuse inassouvie. Mais les joutes agitant les protagonistes d'un théâtre bien réel, sur sa scène, ses coulisses et ses dessous, voire ses loges. Point de spectaculaire côté machinerie, mais l'envers du décor en quelque sorte, pour explorer les personnages à nu, partagés entre leur rôle dans l'intrigue (ils portent alors leur costume de scène) et leur état d'hommes et de femmes vivant leur passion amoureuse dans le réel de la vie, au-delà de la métaphore qu'est le théâtre, avec tout ce que cela implique de vulnérabilité. La frontière entre réalité et illusion est mince, et le passage de l'un à l'autre plan, sans solution de continuité, réserve bien des surprises. L'intrigue se vit comme un retour en arrière, car peu à peu les individus se défont de leur personnage, pour redevenir eux-mêmes, mais aussi telle une fuite en avant, alors qu'ils se replient dans les dessous du théâtre (au Ier acte) parmi les accessoires et cabestans de la machinerie, ou dans les loges (au II), enfin derrière le décor, au dernier acte. L'illusion est maintenue à travers quelques touches discrètes, un costume accroché au mur, des figurants lassés de tant de vraies-fausse turpitudes, et surtout la présence permanente, pour ne pas dire assidue, du personnage muet de l'Amour (créé pour la ballerine Marie Sallé), qui émergeant d'une vieille malle, assiste impuissant ou désabusé aux marivaudages alentours. Il préfèrera finalement s'en retourner dans son abri accueillant, dégoûté et déconcerté devant tant de valses hésitations, alors qu'ultime concession à la métaphore théâtrale, le grand lustre doré de l'opéra chute des cintres dans un grand fracas... Au demeurant, cette figure de Cupidon n'est pas vraiment jeune et pimpante comme souvent, mais plutôt sur le retour. Au point de figurer, dans une métamorphose saisissante, le miroir vieillissant de l'héroïne, au II ème acte, lorsqu'Alcina prend conscience que son pouvoir séducteur lui échappe et est confrontée à la vanité des ans. Les excès dramaturgiques restent rares, ainsi le dernier air de Ruggiero, avec trompettes obligées, le conduira, lui et ses comparses, à la plus extravagante démonstration dansée, avec pompes gymniques et galipettes désordonnées. La lecture, simple en apparence, n'est pas toujours aisée à suivre et à décrypter par rapport aux didascalies du livret. Mais cela fonctionne plutôt bien et reste toujours agréable à l'œil, recréant l'illusion de la richesse baroque et de ses fantasques effets. Une illusion en remplace une autre, comme bien souvent.