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Catégorie : Opéras

 

Arnold SCHOENBERG : Gurrelieder.  Katarina Dalayman, Robert Dean Smith, Michelle de Young, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Gabor Bretz, Barbara Sukowa. Chœur de Radio France, Chœur de la Radio de Leipzig. Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Esa-Pekka Salonen.

 

 

 

 


Esa-Pekka Salonen / DR

 

 

 

Il est de ces moments rares où le temps suspend son cours, petits moments d’éternité qui viennent se graver dans nos mémoires … Kathleen Ferrier versant quelques larmes sur les derniers « Ewig » concluant l’ « Abschied » du Chant de la Terre, la main longtemps suspendue de Claudio Abbado prolongeant à l’infini, vers les horizons bleutés, les dernières notes de la 9e symphonie de Mahler… et cette interprétation bouleversante des Gurrelieder de Schoenberg par l’Orchestre Philharmonique de Radio France conduit par Esa-Pekka Salonen en font, sans aucun doute, partie, gravés au fond de nous comme autant de moments magiques inaltérables. Une œuvre monumentale et grandiose pour voix et orchestre d’Arnold Schoenberg (1874-1951) composée entre 1900 et 1913 sur des textes de Jens Peter Jacobsen, créée à Vienne en 1913 par Franz Schreker. Inspirés de légendes nordiques, ces textes relatent les amours contrariées de Waldemar et de Tove, au château de Gurre, développant les thèmes de la damnation, de l’amour impossible, de la rédemption sur fond de nature consolatrice et de conte fantastique. Une œuvre charnière entre tradition et modernité qui marque pour Schoenberg le prochain abandon de la tonalité mais où s’expriment clairement toutes ses influences wagnériennes, mahlériennes ou straussiennes. Une partition que Schoenberg considérait comme la clé de tout son développement ultérieur, contemporaine du Pierrot lunaire, mais s’inscrivant encore dans la tonalité, comme La Nuit Transfigurée. Une position intermédiaire entre deux mondes compositionnels dont témoigne la structure même de l’œuvre. Une première partie qui correspond à la rencontre des deux amants, d’inspiration directement wagnérienne (Tristan), une seconde plus courte, au cours de laquelle le roi laisse s’exprimer tout son ressentiment et son désir de vengeance envers Dieu après la mort de sa bien aimée, enfin, une troisième partie en forme de mélodrame avec récitant en Sprechgesang, s’éloignant du maître de Bayreuth, privilégiant timbres solistes et tutti massifs. Une synthèse post romantique en apothéose, chargée de leitmotivs, qui s’inscrit entre l'opéra wagnérien, le cycle de lieder avec orchestre et la symphonie chorale, sur laquelle plane l’ombre de Zemlinsky, (La Symphonie Lyrique de celui-ci date de 1822), beau-frère de Schoenberg, qui assura une partie de la formation du jeune compositeur. Une cantate rarement donnée nécessitant un effectif orchestral colossal, cinq solistes, un récitant, un triple chœur d’hommes et un grand chœur mixte !

 

 

Il fallait pour conduire à bien cette entreprise périlleuse, un chef d’envergure exceptionnelle comme Esa-Pekka Salonen, également compositeur, capable de rendre toute la clarté, le luxe, le drame, l’urgence et la volupté de cette exceptionnelle partition aux 48 portées, conduite de bout en bout avec le même élan, respectant l’équilibre entre les masses sonores, sans couvrir les chanteurs, ni saturer l’espace sonore lors des plus furieux tutti. Un chef à la gestuelle sobre et enflammée, éloquente dans la narration de ce poème des deux amants au déroulement dramatique, égarés sur les sentiers du désir et les chemins du délire, « pèlerins de l’impossible assouvissement » dont on ne sait s’ils ne se rejoindront jamais dans les ténèbres de la nuit ou le retour du soleil. Que dire encore devant tant de beauté, qui ne paraisse comme une mesquine critique ? Certes, on pourrait regretter le timbre un peu dur de Katarina Dalayman (Tove) alors qu’on l’aurait souhaité plus soyeux, regretter également la puissance vocale parfois défaillante de Robert Dean Smith (Waldemar) mais la beauté du timbre, la souplesse dans le médium ont vite fait de faire oublier cette faiblesse passagère. Soulignons surtout l’excellence du « Philhar », tous pupitres confondus,  poussé pour l’occasion à son plus haut niveau. Félicitations au Chœur de Radio France, renforcé par le Chœur de la Radio de Leipzig, sans oublier la très distinguée basse de Gabor Bretz (Le paysan), l’ironique intervention de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Le bouffon), la déchirante « Complainte du ramier » de Michelle de Young et le très coloré sprechgesang de Barbara Sukova dans le mélodrame de la « Chasse sauvage du vent d’été ». Assurément le plus beau concert de la saison conclu par un triomphe pour Salonen et des ovations prolongées de la salle. Un concert d’exception que l’on retrouvera avec le plus grand bonheur en rediffusion libre sur le site de la Cité de la musique « live ».