Gioacchino ROSSINI : Le Comte Ory. Opéra en deux actes. Livret d'Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson. Dmitry Korchak, Désirée Rancatore, Antoinette Dennefeld, Doris Lamprecht, Jean-Sébastien Bou, Patrick Bolleire, Vanessa Le Charlès, Didier Roussel, Yannick Berne, Dominique Beneforti. Orchestre et Chœur de l'Opéra de Lyon. Mise en scène : Laurent Pelly.

 

 


© Bertrand Stofleth

 

Trop rarement représenté, Le comte Ory n'en révèle pas moins une facette attrayante de Rossini. On sait que cet opéra, créé à Paris en 1828, reprend pour une large part des morceaux conçus pour un précédent ouvrage, Le Voyage à Reims, œuvre de circonstance écrite trois ans plus tôt pour le couronnement de Charles X. Dans ce nouvel opéra français, Rossini se montre plus ironique que comique, au fil d'une  farce quelque peu grossière et décousue sise en Touraine moyenâgeuse : un jeune libertin, le comte Ory s'est juré de conquérir une comtesse, Adèle, esseulée par le départ de son époux à la croisade. Le garçon n'hésite pas à se travestir en ermite, puis en nonne, pour parvenir à ses fins. La belle s'avèrera pas si farouche qu'on l'aurait  pensé. La minceur du sujet et le caractère répétitif de la vis dramatica dans chacun des deux actes ne sont pas pour décourager Laurent Pelly qui tire de cette turlupinade médiévale matière à réflexion et parvient à en animer la plus banale réplique. L'ironie se fait cynisme et c'est de satire sociale qu'il va être question. Au lieu du paysage prosaïque proposé par le livret au Ier acte, il installe une sorte de salle de patronage où affluent les villageois pour tester les vertus d'un ermite... devenu gourou, à la mode hindoue et aux pouvoirs mystificateurs dignes du charlatan de l'Elisir d'amore de Donizetti. Les dames se pressent pour en obtenir l'onction et tombent en pâmoison. La situation devient « abracadabrantesque » à l'arrivée inopinée de la comtesse qui s'empresse de se brûler, tel un papillon, à l'aura magique pourtant grossière émanant du bonhomme. Le finale, transposé du fameux « Gran pezzo concertato a 14 voci » du Voyage à Reims, forme une conclusion endiablée où le libertin est démasqué. On aura noté combien Pelly cherche à faire coller la gestuelle de tout un chacun à la métrique musicale. Le second acte lui offre encore plus d'aise avec, cette fois, un héros qui se fait passer pour une religieuse, flanqué de quatorze autres de ses compères costumés sous pareille apparence. La fantaisie prend alors un tour caustique, le scabreux devient leste et le truculent vire au salace ; car ces messieurs harnachés en pèlerines sont loin d'être des saintes-nitouches. La scène bachique est franchement irrésistible, dans la meilleure veine hilare du metteur en scène. Auparavant on aura apprécié une « temporale » (musique de tempête) - souvent de rigueur chez Rossini - visualisée de manière fort originale avec casseroles et cuvettes censées contenir les fuites causées par ce phénomène naturel dans la demeure seigneuriale. Un habile décor, glissant de droite à gauche, découvre successivement le salon du château, la chambre à coucher et sa salle de bains, et à l'inverse l'office-cuisine où l'on vient se rafraichir en piochant dans le réfrigérateur et y découvrir des intrus(es) affalé(e)s autour de la table, dissimulant à peine des rires gras. Plus tard, le trio, une des meilleures pages de la pièce et lieu d'un habile quiproquo, sera magistralement explicité : Ory, croyant courtiser la belle Adèle, lutine en réalité son page Isolier, lui-même en affaire avec la maitresse des lieux, tous trois sur le lit d'icelle dans une position des plus suggestives, et pendables. Dommage que le finale, qui voit le séducteur invétéré de nouveau démasqué, n'offre pas l'occasion d'un vrai feu d'artifice, la vacuité dramatique étant alors difficile à combattre. Mais il aura eu lieu auparavant.

 


© Bertrand Stofleth

 

Musicalement, les facteurs sont plus contrastés. La direction de Stefano Montanari  est moins libérée qu'attendue de la part d'un chef qui passe pour « un dynamitero de l'orchestre », aux dires de ses supporters. Empêtrée dans ce qui est un mélange insaisissable de comique et de retenue, elle ne dégage que peu de fantaisie. Le clin d'œil, sur le fil, tant sollicité côté scénique, est, dans la fosse, plus en retrait. L'emploi de « tenore di grazia » n'est pas aisé à défendre et peu aujourd'hui s'y montrent convaincants. Dmitry Korchak est un Ory décontracté, sympathique dans sa faconde sans complexe, visiblement plus en phase avec l'habit de nonne que fagoté en gourou tout droit sorti d'un film de Bollywood. Mais la ligne de chant n'offre pas toujours cette sûreté indispensable à la maestria rossinienne, en particulier dans la quinte aiguë, passée plus en force qu'en grâce. La comtesse Adèle de Désirée Rancatore, interprétée façon soprano colorature, est désopilante dans sa vraie-fausse naïveté et le jeu qu'elle se livre à elle-même. Pelly imagine le personnage un peu mûr, ce qu'accentue l'aspect vestimentaire, jupe ajustée à l'ancienne, cardigan rose. Le chant réserve une vocalité accomplie. Mais la palme revient à la jeune Antoinette Dennefeld, qui dans le rôle du page Isolier, illumine la soirée de son chant aisé, agrémenté d'une prestance idéale de travesti. Jean-Sébastien Bou, Rimbaud, est lui aussi fort amusant, en particulier lors de son air, recyclé de celui du personnage de don Profondo du Voyage à Reims, où bagout et vitesse d'élocution sont de rigueur. La basse Patrick Bolleire est moins à l'aise dans le rôle, à vrai dire difficile à animer, du Gouverneur. Les chœurs de l'opéra de Lyon s'en tirent avec panache, notamment en leur incarnation virile des nonnes, fidèles ouailles du comte Ory qui leur fait endosser le plus « hénaurme » des canulars.