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Catégorie : Opéras

John ADAMS : Doctor Atomic. Opéra en deux actes. Livret de Peter Sellars tiré de sources originales. Dietrich Henschel, Robert Bork, Marlin Miler, Anna Grevelius, Jovita Vaskeviciute, Peter Sidhom, Brian Bannatyne-Scott, John Graham-Hall. Chœurs de l'Opéra national du Rhin. Orchestre symphonique de Mulhouse dir. : Patrick Davin. Mise en scène : Lucinda Childs.

 

 

© ONR / A. Kaiser

 

Cinquième opéra de John Adams, Doctor Atomic (2005) est tiré d'un fait historico-politique réel, tout comme l'était le sujet de Nixon in China (1987) et de The death of Klinghoffer (1991). Sur un livret du fidèle Peter Sellars, le thème est cette fois celui de la mise au point du premier essai nucléaire américain, le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau Mexique, appelé « opération Manhattan ». La figure centrale de cette narration, qui épouse en temps réel les derniers préparatifs, est le physicien Robert Oppenheimer auquel est confiée la mission d'essayer le « gadget » qui est censé servir d'arme de guerre contre le Japon. D'aucuns, et en particulier les commanditaires de la pièce, on voulu le comparer à un Faust américain, ce dont Adams a tenu à se démarquer. A travers le combat d'un homme en proie aux doutes que suscite l'explosion de la première bombe atomique, eu égard à ses répercussions sociales et à sa dimension éthique, il s'agit, dira Adams, d'une « course héroïque pour la survie de la civilisation ». Les auteurs ont cherché à traiter ce propos de terreur en y injectant une facette poétique. Homme extrêmement cultivé, Oppenheimer lit Baudelaire dans le texte et fait son miel de la poésie de John Donne comme de la spiritualité hindoue. Ce qui lui confère un visage humaniste plus qu'une dimension faustienne. Adams a conçu une musique fort différente de celle de ses opéras précédents, montrant la diversité stylistique qui le caractérise : à la fois raffinée, telle une tapisserie sonore, et d'un formidable impact, avec de vrais déluges sonores. Le procédé de la répétition à satiété de courts motifs, qu'on rattache au mouvement minimaliste, sans doute à tort du fait que le musicien s'en est largement émancipé depuis ses premières œuvres, confère au tissu orchestral une couleur singulière. Adams dit se référer à Sibelius dans son travail. Il sait aussi se montrer expansif, comme il en est du deuxième tableau du Ier acte, réunissant les époux Oppenheimer, Kitty l'épouse se livrant alors à une réflexion angoissée quant aux contradictions entre la paix, la guerre et l'amour. Mais, à force de vouloir coller à un sujet favorisant d'interminables discussions, l'opéra n'évite pas toujours la baisse de tension, en particulier au II ème acte dont le suspense n'est pas aussi palpable qu'on aurait pu le penser.

 


Dietrich Henschel © ONR / A. Kaiser

 

La production de cette première scénique française à l'Opéra du Rhin, à Strasbourg, impressionne par son aboutissement visuel, la vidéo et ses images mouvantes permettant d'installer un climat oppressant et des arrières plans signifiants, telle l'apparition de la carte géographique du Japon, ou des visions de tempête, à l'image de l'orage qui aurait, un temps, contrarié la mise à feu de la bombe, le D Day. La mise en scène de Lucinda Childs, qui signa la chorégraphie de le création à San Francisco, restitue la fébrilité des préparatifs de l'essai, tout comme l'intensité de la réflexion des protagonistes face à leurs propres interrogations. Elle se caractérise cependant par un excès de placidité dans les confrontations, comme si le temps pouvait être arrêté. Ainsi Oppenheimer apparait-il d'un étonnant sang froid, pour ne pas dire d'un certain détachement face au questionnement angoissé des membres de son entourage. Il réagit moins en démiurge qu'en homme intérieurement torturé par la vision du monde que l'explosion va façonner. Ses monologues sont la clef de voûte d'une trajectoire moins déterminée qu'il n'y paraît, que ce soit à la fin du premier acte, et peu avant le déclenchement du compte à rebours de la mise à feu. L'aspect thriller, on le trouve paradoxalement plus dans les scènes où interviennent la femme du savant, Kitty, qui ne peut réfréner une inquiétude viscérale, et sa suivante, Pasqualita, véritable pythie annonçant poétiquement les malheurs à venir, souvent en simultanéité avec l'action principale. L'image finale, qui montre l'anéantissement d'Hiroshima, anticipe le cataclysme qu'entrainera le premier essai nucléaire américain : une armée d'ombres, femmes et hommes vêtus de kimonos, envahit l'espace tandis qu'Oppenheimer et les autres protagonistes s'avancent lentement parmi eux. Soumise à une vocalité très tendue, la distribution est sans faille. Dietrich Henschel campe un Oppenheimer à peine taxé par l'endurance qu'exige le rôle. Peter Sidhom, le général Groves, lui donne une réplique ferme. Anna Grevelius triomphe de l'extrême ambitus de la partie de Kitty. L'étonnante voix de contralto de Jovita Vaskeviciute prête à Pasqualita des accents d'une insondable tristesse. A la tête l'Orchestre symphonique de Mulhouse, dont il est le directeur musical, Patrick Davin accomplit des prodiges : impact sonore, transitions poétiques, flux incandescent, tout est savamment dosé. Et les Chœurs de l'ONR sont plus qu'irréprochables.