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Catégorie : Opéras

Nicolas RIMSKI-KORSAKOV : La légende de la ville invisible de Kitège et de la vierge Févronia. Opéra en quatre actes. Livret de Vladimir Bielski, d'après la chronique de Kitège d'I. Medelin. Eric Halfarson, Maxim Aksenov, Svetlana Ignatovich, Dmitry Golovnin, Dimitris Tiliakos, Maria Gortsevkaya, Josep Fadó, Alex Sanmarti, Gennadi Bezzubenkov, Albert Casals, Vladimir Ognovenko, Xavier Mendoza, Alexander Tsymbalyuk, Larisa Yudina, Margarita Nekrasova. Orquestra  Simfònica i Cor del Gran Teatre del Liceu, dir. Josep Pons. Mise en scène : Dimitri Tcherniakov. 

 

 

 

 


Acte I © Antoni Bofill

 

 

 

Kitège occupe une place à part dans l'œuvre de Rimski-Korsakov, comme dans l'opéra russe. Cette immense fresque, d'inspiration religieuse, est basée sur deux légendes distinctes, celle de la vierge Fevronia, et le dit de la ville de Kitège. Bielski et Rimski-Korsakov les unissent en un tout qui tient autant du mystère que de l'opéra. Deux mondes opposés s'y côtoient, celui de Fevronia, jeune femme vivant dans la forêt en communion avec la nature et les animaux, plus panthéiste que réellement croyante, célébrant les bienfaits du Créateur à travers la terre nourricière, et celui de Koutierma, mi jouisseur, comme on en rencontre souvent dans la dramaturgie russe, mi mercenaire cynique, partisan d'un nihilisme outrancier. Pour sauver la cité de Kitège, dont elle doit épouser le prince héritier Vsevolod, de l'invasion tatare, et préserver ses habitants du massacre, Fevronia provoque par ses prières le miracle de rendre la ville invisible. Mais le prince est tué dans les combats contre les tartares. Malmenée par le démoniaque Koutierma, qui a déchaîné les forces tatares adverses, Fevronia retrouve la paix dans la forêt tandis que le passé ressurgit et que la ville réapparait. Elle pourra enfin être conduite à l'autel par le prince. La pièce s'achève ainsi en une sorte de transfiguration conduisant Fevronia dans l'éternité. Cet opéra de vastes dimensions, a été comparé à Parsifal, eu égard à une apparente similitude de sujet initiatique. En fait, les deux œuvres sont bien différentes et Kitège célèbre le pardon non par la pénitence et l'idée de rachat, mais grâce à la volonté d'amour et à l'élévation spirituelle qui aspire vers l'éternité. 

 

 

 


Acte III © Antoni Bofill

 

 

 

Dans sa mise en scène présentée au Teatre del Liceu, reprise de celle créée à Amsterdam, Dimitri Tcherniakov, dont on connait la manière radicale de traiter ses sujets, adopte un parti à première vue sobre et en adéquation avec les didascalies du texte. Le premier acte nous transporte dans la clairière d'une forêt, agrémentée de la modeste chaumière et Fevronia, vision plus réelle que réaliste de louange à la nature. Elle y rencontre un chasseur dont elle panse les plaies, et succombe à la déclaration enflammée de celui-ci. Les choses prennent un tour bien différent dès le 2 ème acte. On comprend vite que ce peuple de la ville basse de Kitège est composé de citoyens russes bien actuels, facilement agités par le paria Koutierma, être sans foi ni loi. Alors que Fevronia est accueillie avec joie et déférence par les femmes, l'assemblée est soudain en proie à un saccage en règle pratiqué par une horde de mercenaires. La vision est théâtralement forte. L'acte suivant, dans une salle où ils sont rassemblés, les habitants, redoutant un péril imminent, se séparent en deux camps, les partisans de la résignation, à défaut d'espérance en leur salut, et ceux résolus à combattre l'envahisseur. Tandis que les seconds - les hommes conduits par Vsevolod - s'en vont en découdre, les premiers se retranchent au fond dans une immobilité qui peu à peu les rend invisibles. Après la page symphonique décrivant la bataille, le théâtre donne à voir un spectacle de désolation, invasion de brigands armés semant la terreur. Là encore, on est rassasié de violence, et celle infligée à la malheureuse Fevronia n'est pas la moindre. La recherche de l'utopie d'une société meilleure, que Tcherniakov place au centre de son propos, voit son aboutissement au dernier acte : la jeune femme, dont les forces déclinent, retrouve ses amis d'antan tandis qu'arrive à sa table son prince charmant, avant de s'éteindre béate dans le néant éternel. Le chœur reste relégué dans la coulisse, tout comme est gommé l'aspect de féérie mystique. La mise en scène, qui a porté au premier plan le destin de Fevronia, au point d'éclipser l'autre légende, celle du sort de la ville de Kitège, banalise paradoxalement l'apothéose finale rédemptrice, de l'admission de Fevronia au Paradis des Martyrs. Ce faisant, elle réduit la portée initiatique de la légende en l'enfonçant définitivement dans un vécu au premier degré. Si on résiste peu à l'impact dramatique qui parcourt constamment la régie, à la manière magistrale de traiter les masses chorales, et une direction d'acteurs ferme, voire exacerbée, à la limite de comportements possédés, on s'interroge sur cette réinterprétation pour le moins en décalage avec le texte.      

 

 

 


Acte IV © Antoni Bofill

 

 

Le plateau vocal défend valeureusement une pièce dont les rares représentations ne facilitent pas la mise en œuvre. Unissant interprètes russes et solistes locaux, il est dominé par la Fevronia de Svetlana Ignatovich qui au long de quelques trois heures d'un spectacle haut en couleurs, maintient une qualité vocale plus qu'irréprochable et déploie une force de conviction peu commune. L'antipathique Koutierma est lui aussi magistralement campé par Dmitry Golovnin, qui de sa voix de ténor acidulée, propose une sorte d'anti héros et sort le personnage de son côté veule et histrion. Le prince Vsevolod de Maxim Askenov est plus banal, le rôle étant à vrai dire moins caractérisé musicalement. La distribution gigantesque s'enorgueillit d'un contingent de basses bien sonores, où aux côtés de voix éminentes du moment, tel Eric Halfarson, on trouve les stars d'hier comme Gennadi Bezzubenkov et Vladimir Ognovenko, naguère premiers couteaux du Mariinsky. La partie chorale assume un rôle essentiel et d'une grande variété, empruntant au chant populaire profane ou sacré : le chœur du Gran Teatre del Liceu la défend avec panache, tant vocalement que scéniquement. Josep Pons, actuel directeur musical à Barcelone, dirige avec fougue, à défaut de ferveur, et l'Orquestra Simfònica du Liceu ne mérite que des éloges, que ce soit dans la poésie diaphane qui décrit la forêt ou les torrents cataclysmiques exigés par les scènes de luttes. Les pages de sonnerie de cloches, si essentielles, sont bien rendues, même si peu marquées. On apprécie le jeu des motifs récurrents tissant la symphonie, et qui d'origine vocale, sont attachés à des personnages, à la différence des leitmotive wagnériens. Si pas aussi prééminente qu'est spectaculaire le volet théâtral, la fresque musicale achève un bel équilibre voix orchestre.