Imprimer
Catégorie : Opéras

Charles GOUNOD : La Colombe. Opéra-comique en deux actes. Livret de Jules Barbier et Michel Carré. Darius MILHAUD : Le Pauvre Matelot, complainte en trois actes. Paroles de Jean Cocteau. Gaëlle Alix, Jean-Christophe Born, Sévag Tachdian, Lamia Beuque. Sungoo Lee, Kristina Bitenc, David Oller, Fernand Bernadi. Musiciens de l'orchestre Lamoureux, dir. Claude Schnitzler. Mise en scène : Stéphane Vérité.

 

 


La Colombe / DR

 

Intrigante idée de rapprocher deux opéras de Gounod et de Milhaud que rien ne prédestinait à être joués à la suite l'un de l'autre ! Encore qu'à y regarder de près, la thématique véhiculée par chacun ne soit pas si différente : on châtie bien ce que l'on aime. Gounod a écrit La Colombe en 1860, un an après Faust, pour le Théâtre de Baden-Baden. Inspiré de la longue fable « Le Faucon » de La Fontaine, revisitée par les librettistes experts que sont Barbier et Carré, cet opéra-comique narre un conte cruel : le triomphe de l'amour au prix du sacrifice d'un objet aimé, un oiseau, chéri par son propriétaire, Horace, et convoité par celle qui l'aime, Sylvie. Il finira en rôti pour alimenter le dîner que le pauvre jeune homme ne peut offrir à sa belle. Mais, miracle, il a été sauvé de cette piteuse posture par le sacrifice d'un autre volatile, et tout finit bien... Cette histoire bien ténue, Gounod l'agrémente d'une musique pleine de naïveté, mais d'une réelle fraîcheur mélodique qui aligne quelques morceaux concertants habiles, duos, trios et quatuors vocaux joliment enchaînés aux airs, et nullement affectés par les courts intermèdes parlés. La production de Stéphane Vérité est ingénieuse, grâce à une véritable scénographie d'images numériques projetées en guise de décor. La formation réduite d'une douzaine de musiciens de l'Orchestre Lamoureux confère au débit une vraie transparence et on admire les solos instrumentaux, dont celui du violoncelle durant l'Ouverture. Le quatuor vocal connaît des fortunes diverses, mais l'engagement de ces mousquetaires de l'Opéra studio de l'Opéra National du Rhin ne saurait être dénié.

 


Le Pauvre Matelot / DR

 

Le Pauvre matelot (1926) a été composé durant la période où Darius Milhaud (1892-1974) faisait partie du Groupe des Six. Premier de sa quinzaine d'opéras, cette « complainte », malgré ses trois actes, fait figure d'opéra-minute puisque dépassant à peine la demi-heure. Un rare condensé dramatique pour une tragique méprise : le meurtre du mari par une épouse demeurée vertueuse malgré l'absence de celui-ci depuis 15 ans, qui ne le reconnait pas lorsqu'il réapparait à l'improviste, et croit pouvoir, en le dépouillant de ses richesses, combler les dettes de celui dont on lui annonce le retour, et qui avait préféré ne pas se faire connaître pour « voir son bonheur du dehors ». Jean Cocteau qui a signé les paroles, use volontairement d'un langage simple mais terriblement efficace. A cette force, presque rudimentaire, fait écho la musique de Milhaud tout en arrêtes vives et maniant les rythmes syncopés et les accents populaires ; un univers sonore aux antipodes de la veine mélodieuse, un peu facile, de Gounod. Cuivres et percussions s'y taillent la part du lion. Et quel sens du drame ! Là encore, la formation instrumentale réduite détaille les angles vifs à l'envi, sous la baguette rigoureuse de Claude Schnitzler. Les quatre chanteurs sont à l'unisson de ce parcours tragique, en particulier Kristina Bitenc, la femme, déployant une formidable intensité sous un calme apparent. La régie de Stéphane Vérité est aussi tranchante que la musique, sorte de huis clos menaçant pour un dénouement inexorable dont on sent à peine l'arrivée tant il est amené avec une lenteur calculée. Un joli tour de force !