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Catégorie : Opéras

Kaija SAARIAHO : La Passion de Simone. Chemin musical en quinze stations. D'après la vie l'œuvre de Simone Weill. Livret d'Amin Maalouf. Karen Vourc'h, Raquel Camarinha, Magali Paliès, Johan Viau, Florent Baffi. Isabelle Seleskovitch, comédienne. Compagnie La Chambre aux échos. Secession Orchestra, dir. Clément Mao-Takacs. Direction scénique : Aleksi Barrière.

 

 


Kaija Saariaho / DR

 

 

 

Comme ce fut le cas de son opéra Émilie, Kaija Saariaho (*1952) traite dans La Passion de Simone du parcours d'une femme hors du commun : après Émilie du Châtelet, ce nouvel opus, créé à Vienne en 2006, est un vibrant hommage à la philosophe et militante Simone Weill (1909-1943). Ni opéra, ni même oratorio, l'œuvre se veut un « chemin musical en quinze stations ». On pense aux Passions de Bach, mais plus encore aux mystères médiévaux, pour narrer un cheminement spirituel, plutôt qu'une action à proprement parler : celui de la philosophe qui dès 1932, s'engage aux côtés des premiers grévistes en usine, et va, sa courte vie durant, lutter contre les inégalités et littéralement se consumer pour l'accomplissement de ses idéaux de liberté, aidée par une force intérieure puisée dans le mysticisme religieux. D'un seul tenant, La Passion de Simone mêle, au fil de ses quinze courtes séquences, chant et déclamation, à l'image du personnage titre appréhendé à la fois par une chanteuse et une comédienne. Un dédoublement éminemment signifiant qui fonctionne à l'inverse de la dramaturgie d'une Passion de Bach : c'est à la chanteuse, qu'il revient, telle une récitante, de brosser la figure engagée de Simone, au fil d'une évocation subtile, par petites touches, tandis que la comédienne, personnification de cette dernière, l'appuie de courtes lectures. Celles-ci couronnent ainsi les passages chantés, plus développés, et conçus dans une forme libre, ne s'apparentant pas à l'aria ; ce qui confère au discours une étonnante fluidité. Le Chœur commente et renchérit sur les versets chantés. La huitième station, centre de gravité de l'œuvre, est purement instrumentale, tel un moment de répit. L'écriture musicale est extrêmement virtuose, ce que renforce la réduction pour formation de chambre, récemment préparée par Kaija Saariaho, et dont c'était lors de ce concert, la première française. Elle agit comme un orchestre de solistes, dont les bois émergent souvent. Le langage est, comme toujours chez la compositrice finlandaise, très personnel, alternant des explosions sonores et des plages de lyrisme, parées de glissandos venant en atténuation du son. Confié à quatre voix seulement, soprano, mezzo-soprano, ténor et baryton-basse, le chœur complémente la partie de la soliste. L'exécution donnée à la Basilique de Saint-Denis, en prélude au Festival annuel, propose plus qu'une mise en espace, une vraie présentation scénique : tandis que le personnage titre est représenté à sa table de travail (rôle parlé), son double chantant évolue sur une aire dégagée devant l'orchestre, parmi les personnages du chœur. Des éclairages étudiés sur l'environnement architectural et des projections en arrière plan (visions de chaîne d'usine, de champs de guerre, ou encore portrait de Simone Weill) parachèvent une  visualisation intelligente. Une direction d'acteurs discrète mais efficace confirme l'impression de déroulement d'un rituel, ponctué de superbes arrêts sur image, comme celle rapprochant dans une douce effusion le visage des deux interprètes de Simone. Tant la voix éthérée de Karen Vourc'h que la déclamation non emphatique de la comédienne Isabelle Seleskovitch traduisent ce chemin de vie qui se consume, d'une grande fragilité physique et d'une vraie force de l'âme. Elles sont entourées par un quatuor vocal valeureux. La vingtaine de solistes du Secession Orchestra, sous la direction précise et attentive de Clément Mao-Takacs enluminent une partition plus qu'attachante.