Charles LECOCQ : Ali Baba. Opéra-comique en trois actes. Livret d'Albert Vanloo et William Busnach. Tassis Christoyannis, Sophie Marin-Degor, Christianne Belanger, François Rougier, Philippe Talbot, Mark Van Arsdale, Vianney Guyonnet, Thierry Vu Huu. Chœurs : Accentus / Opéra de Rouen Haute-Normandie. Orchestre de l'Opéra de Rouen Haute-Normandie, dir. Jean-Pierre Haeck. Mise en cène : Arnaud Meunier.Créé en 1887, à Bruxelles, Ali Baba connut d'emblée un vif succès, mais sombra vite dans l'oubli de ce côté-ci de la frontière belge. Aussi sa présentation à l'Opéra Comique fait-elle figure de quasi exhumation. Son auteur, Charles Lecocq (1832-1918), dont la postérité a plutôt retenu un autre titre, La fille de Madame Angot, allait en effet pâtir de la perte de lustre d'un genre léger porté au zénith par Offenbach. Le sujet, plutôt bien ficelé par des librettistes connaissant leur affaire, est tiré du conte des Mille et Une Nuits, « Ali Baba et les quarante voleurs exterminés par une esclave ».

Qui voit un pauvre hère témoin d'une invraisemblable découverte, une caverne emplie des trésors et investie par une bande de voleurs, s'emparer du code magique, « Sésame, ouvre-toi », pour accéder à ces improbables richesses. Il fera main basse sur elles avec d'autant plus de bonne conscience qu'après tout, ce n'est sans doute pas un mal « de prendre sur les voleurs »! On connait la suite : le cousin Cassim, qui ayant surpris le mot de passe, se rend dans la grotte pour y puiser lui-aussi, mais oubliant la formule, se fait lui-même prisonnier, est découvert par les voleurs qui le ligotent ; les débordement amoureux de la femme dudit, qui s'éprend de la richesse d'Ali Baba ; et surtout la destinée de l'esclave Morgiane qui va déjouer les plans assassins des voleurs et sauver son maître vénéré, s'assurant au final à la fois la liberté et l'hymen. L'adaptation des librettistes adoucit considérablement la violence du conte, et la musique ne fait volontairement pas dans l'orientalisme, à la différence de la contemporaine Lakmé de Delibes. Il s'agit en fait d'un opéra-comique et non d'une opérette. Encore que l'œuvre réponde au canon du grand spectacle par ses vastes proportions, chœurs fournis, distribution nombreuse, composante  chorégraphique. Les dimensions réduites du plateau de la salle Favart n'autorisant pas la débauche d'effets, on a fait œuvre d'ingéniosité. Arnaud Meunier, qui signa naguère à Aix une version chambriste de L'Enfant et les Sortilèges de Ravel, propose une adroite mise en scène. Il transpose l'histoire dans le milieu des grands magasins, façon « Au bonheur des dames »,  Ali Baba devenant un ouvrier d'entretien dans l'établissement géré par son frère Cassim. Ce qui introduit une pincée de satire sociale. La direction est vive et souvent accrocheuse : ainsi de l'arrivée des 40 voleurs se trémoussant sur le rythme saccadé de la musique, les postures avantageuses de Zobéide, la femme de Cassim, qui a tôt fait de comprendre le parti à tirer de la fortune subite d'Ali Baba, et s'avère autrement plus futée que son propre époux, qui mort-vivant se voit cocufier en règle. Les scènes d'action sont vives et il s'en dégage une vivacité communicative, en particulier à travers un travail fouillé sur les chœurs lors de la scène de la vente aux enchères des maigres biens d'Ali Baba, dont les couplets ne sont pas sans rappeler ceux de l'auction du Rakes' Progress de Stravinsky : le clou n'en est-il pas l'esclave Morgiane elle-même, comme Baba the Turk dans l'opéra de ce dernier ? L'humour se veut discret et le pittoresque reste de bon goût. Les échanges, un peu contrits au début, cèdent vite la place à un naturel enviable, et l'on se prend au jeu, séduit par l'entrain général, qui trouve son apogée dans un finale proprement endiablé.

 

 


© Pierre Grosbois

 

 

Cet entrain on le doit tout autant à la direction musicale. Jean-Pierre Haeck, qui habituellement fait les beaux soirs de l'Opéra de Liège, s'enflamme pour la musique suave et raffinée de Lecocq. Toujours très mélodieuse, plus parisienne qu'exotique, elle cherche à flatter l'oreille de l'auditeur et ne requiert pas d'efforts de concentration. L'invention n'est, certes, pas toujours au meilleur, mais la diversité rachète un léger déficit d'originalité. Encore que le cocasse motif énergique rythmant les frasques des 40 voleurs ne manque pas de panache. Dans le rôle titre, Tassis Christoyannis se taille un franc succès, car à la conduite agile de la voix dans le registre aigu de la tessiture de baryton répond un engagement de tous les instants et une vraie crédibilité. Sophie Marin-Degor, passé un début précautionneux, prête à l'esclave Morgiane à la fois résolution et lustre vocal. L'élan lyrique d'un air comme « Adieu l'humble et pauvre chaumière » nimbe le personnage de grâce ingénue. Au Cassim un peu contrit de François Rougier fait écho la désopilante Zobéide de Christianne Belanger, une chanteuse de la deuxième promotion de l'Académie maison. Celle-ci pourvoie encore les rôles du jeune Saladin, dû au joli ténor de Mark Van Arsdale, et de l'imposant chef des brigands, Vianney Guyonnet. A distinguer aussi la prestation de Philippe Talbot, Zizi, qui offre la savoureuse composition d'une petite main de voleur, passé maître dans l'art de jouer du destin de plus faible que lui.