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Catégorie : Opéras

Richard STRAUSS: Daphné. Tragédie bucolique en un acte. Livret de Joseph Gregor. Claudia Barainsky, Roger Honeywell, Andreas Schager, Franz-Josef Selig, Anna Larsson, Patricio Sabaté, Paul Kaufmann, Thomas Stimmel, Thomas Dear, Marie-Bénédicte Souquet, Hélène Delalande. Chœur du Capitole. Orchestre national du Capitole, dir. Harmut Hænchen. Mise en scène : Patrick Kinmonth.Avant dernier des cinq opéras « grecs » de Richard Strauss, Daphné refonde l'opéra mythologique en puisant au baroque son environnement merveilleux et allégorique. Sans parler de la référence historique, puisque la Dafné de Jacopo Peri passe pour être l'acte fondateur du genre opératique, avant même l'Orfeo de Claudio Monteverdi. Créé en 1938 par Karl Böhm, à Dresde, cette tragédie bucolique connut une gestation difficile, illustrée par des échanges peu amènes entre le musicien et son librettiste, Joseph Gregor, substitué à Stephan Zweig, déclaré personna non grata en raison de ses attaches juives.

Le compositeur d'Elektra, d'abord peu tenté par le sujet, le fera sien peu à peu eu égard à son potentiel plus philosophique que dramatique. Daphné est une œuvre bâtie sur le thème de la métamorphose : nymphe vivant parmi les bergers d'Arcadie, au contact des arbres dont elle aime caresser le feuillage, Daphné est insensible à l'amour humain, dédaignant les avances du berger Leukippos, mais ébranlée par l'assiduité d'Apollon, descendu sur terre en se faisant passer pour simple mortel. Le dieu blessera à mort son rival et confus de sa hardiesse, demandera à Zeus de transformer la jeune fille en laurier. La métaphore de l'arbre séduisit Strauss, car elle correspondait à ses propres aspirations du moment, créer l'œuvre d'art totale, dégagée des soucis matériels d'un monde en voie de disparition du fait de la montée du nazisme. Aussi sa musique est-elle sereine et lumineuse, dans la veine élégiaque d'Ariane à Naxos plus que dans celle flamboyante d'Elektra. Non que les climax n'y soient pas opulents, car la pâte sonore reste très impressionnante. L'opéra est très rarement donné eu égard à la difficulté de le distribuer. La nouvelle production proposée au Capitole est donc la bienvenue. La mise en scène de Patrick Kinmonth, auteur également des décors et des costumes, s'inspire du peintre Nicolas Poussin et singulièrement du tableau des « Bergers d'Arcadie ». Elle propose des ambiances à la fois bucoliques et naturalistes, les personnages évoluant pieds nus, vêtus de tuniques sommaires. Kinmonth ménage une régie non intrusive quand à la direction des personnages. Celui de l'héroïne, en particulier, est traité avec délicatesse. Les scènes d'ensemble, de la fête paysanne comme de la bacchanale dionysiaque, laissent une impression de foisonnement visuel. A l'ultime moment de la métamorphose, Daphné semble comme aspirée par la terre nourricière. Mais le dernier mot revient à l'orchestre qui dans une péroraison symphonique d'un lyrisme translucide, apporte une conclusion majestueuse.

 


© Patrice Nin

 

Le foisonnement, on le retrouve dans la direction de Harmut Haenchen, assurément le point fort de cette production. Grand habitué du répertoire allemand, le chef tire de l'Orchestre national du Capitole des effluves mirifiques. Et on mesure le formidable travail accompli par la formation sous la direction habituelle de Tugan Sokhiev. La transparence de texture est perceptible même à travers les vigoureux torrents orchestraux. L'équilibre entre les masses reste judicieux, telle la transition entre le sextuor à vents qui ouvre l'opéra, une trouvaille étonnante, et l'abondance des timbres qui suit, dont celui du cor des alpes pour créer une impression d'espace. La distribution est valeureuse. Dans le rôle titre, Claudia Barainsky fait montre d'une aisance étonnante pour s'approprier un rôle tendu comme savait en écrire Strauss, et qui tient à la fois de l'Impératrice de La femme sans ombre et d'Arabella, très exigeant quant à la longueur des phrases, comme à l'appel à des quintes aiguës soutenues et à des pianissimos flottés, dignes de la légèreté d'une Zerbinetta. Son beau timbre de soprano, justement pas trop corsé ni trop large, lui assure la flexibilité requise. Le rôle a été immortalisé par des cantatrices telles que Hilde Gueden, ou plus proche de nous, Lucia Popp. Strauss n'éprouvait pas de sympathie particulière pour la voix de ténor, qu'il confine souvent dans les contrées ardues de la tessiture. Ici, il en a créé deux, mais bien différenciées : le rôle de Leukippos, confié à une voix de type mozartien plutôt large, et celui d'Apollon à un calibre wagnérien sachant manier la souplesse. Aucun des deux chanteurs réunis à Toulouse ne parvient à donner du lustre à son interprétation, pêchant l'un et l'autre par surdimensionnement et manque de nuances. Le Leukippos de Roger Honeywell, quoique capable des beaux pianissimos, est vite contraint de passer en force dans les passages plus ardus, et l'Apollon d'Andreas Schager, bien que possédant un agréable timbre clair, se cantonne à une déclamation constamment mezzo forte, pour ne pas dire uniformément forte, et là aussi lancée en force. Si les deux prestations scéniques sont convaincantes, elles ne le doivent pas au seul chant. Les deux autres personnages, plus épisodiques, de Peneios et de Gaea, sont défendus avec brio par la basse noble Franz Josef Selig, hier imposant Sarastro à l'Opéra Bastille, et Anna Larsson, qui de son large timbre de mezzo contralto, confère du prestige à la mère de Daphné. Les rôles secondaires, pâtres et servantes, et les chœurs sont à la hauteur de cette présentation qui malgré ses quelques faiblesses, est à porter au crédit du Théâtre du Capitole en cette année anniversaire.