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Catégorie : Opéras

     Jean-Philippe RAMEAU : Castor et Pollux. Tragédie lyrique en cinq actes. Livret de Pierre-Joseph Bernard, dit Gentil-Bernard. John Tessier, Edwin Crossley-Mercer, Omo Bello, Michèle Losier, Jean Teitgen, Reinoud van Mechelem, Hasnaa Bennani, Marc Labonnette. Chorégraphie : Andonis Foniadakis. Le Concert Spirituel & Chœur du Concert Spirituel, dir. Hervé Niquet. Mise en scène : Christian Schiaretti.  

Objet de toutes les querelles entre « Lullystes » et « Rameauneurs » en 1737, puis participant à la « Querelle de Bouffons » en 1754, opposant les tenants de l'opéra  moulé à la française aux partisans de l'opéra tissé à l'italienne, Castor et Pollux voit aujourd'hui toute querelle apaisée, puisqu'universellement reconnu comme une œuvre phare du compositeur français. Pièce maîtresse de la tragédie lyrique, genre musical spécifiquement français assurant la fusion entre ballet de cour et tragédie ballet, elle est l'équivalent de la grande tragédie classique dans le domaine musical.

S'opposant point par point à l'opéra italien, la tragédie lyrique laisse une large place à la mélodie, à la prosodie, au récitatif chantant, préfigurant la mélodie continue de l'opéra wagnérien. Il existe deux versions de Castor & Pollux, la version initiale de 1737 et celle de 1754, plus concise, choisie pour cette première au Théâtre des Champs-Elysées. Hasard du calendrier, cette production est, en effet, la première exécution en version scénique de cet opéra depuis l'inauguration de la salle de l'avenue Montaigne, en 1913, et c'est heureux que cet évènement survienne justement en cette année Rameau où l'on célèbre le 250 ème anniversaire de la mort du compositeur. « Qu'on le veuille ou non, Rameau est une des bases les plus certaines de la musique et l'on peut sans crainte marcher dans le beau chemin qu'il traça » nous dit Debussy alias « Monsieur Croche ». Une qualité musicale jamais démentie caractérisée par un sens aigu de l'Harmonie où orchestre et chœur prennent une importance et une virtuosité jusque là inégalées. Génie de l'abstraction, Rameau manie avec dextérité, dans cette histoire mythologique de frères jumeaux, tout le langage des symboles rappelant ainsi son appartenance à la franc-maçonnerie. Il suffit d'en juger par la gravité de la quête des dieux dans leur souhait d'échapper à l'immortalité pour ressembler aux humains, solennelle quête célébrant le devoir, la fidélité, l'amour et le don de soi. On notera  également les symboles attachés aux personnages, Télaïre-Soleil, Phoebé-Lune, dualité féminine et masculine, couples en miroir, l'agissement se situant dans le couple Pollux-Phoebé, la passivité dans celui de Castor-Télaïre. Une quête doublée d'une intrigue amoureuse dessinant un véritable parcours initiatique avec mort symbolique du héros, descente aux enfers, séjour parmi les morts, renaissance et élévation à l'immortalité, terme du voyage astral. Le livret de Castor et Pollux nous raconte donc l'élévation cosmique des jumeaux, c'est-à-dire leur parcours exemplaire  vers la place de gardiens de la lumière la plus pure, position stellaire escortant le soleil à son zénith. Les deux jumeaux et Télaïre forment la triade Sagesse, Force et Beauté constituant les trois colonnes fondatrices de l'édifice maçonnique. Comme on le voit Castor et Pollux est une œuvre complexe susceptible d'initier différentes explications éso ou exotériques

 


© Vincent Pontet-Wikispectacle

 

Christian Schiaretti semble pour l'occasion s'être départi de toute composante politique, privilégiant une position plus intemporelle, à la fois formelle et élégante. Le choix de situer l'action dans un atrium dépouillé évoquant, en miroir, la salle du théâtre des Champs-Elysées est une excellente idée car établissant un contrat implicite entre cérémonie scénique et spectateur, majorant l'implication, abolissant le quatrième mur, éloignant tout vraisemblable, favorisant la mise en abime du spectateur. Une prise de conscience, une implication constamment soutenue par la musique et le verbe. La musique parfaitement servie par Le Concert Spirituel dirigé par la battue énergique et enthousiaste d'Hervé Niquet qui parvient à masquer par son engagement quelques défauts de justesse de son orchestre baroque ! Le verbe soutenu par la belle prosodie ramiste et la bonne diction de la majorité des chanteurs. Quant à la danse, élément indispensable de la tragédie lyrique, confiée au chorégraphe grec Andonis Foniadakis, elle est résolument moderne, au grand dam de certains. Parfois lassante car assez monomorphe, elle illustre le plus souvent de façon assez claire le propos et la marche de l'action. Son effet est globalement assez réussi, aidé en cela par une scénographie et des éclairages superbes. Enfin il convient de signaler l'excellence du Chœur dont chaque intervention est un modèle du genre en matière d'équilibre, de diction, de précision et d'émotion.

 


© Vincent Pontet-Wikispectacle

 

En revanche, c'est peut-être par les chanteurs et leurs performances vocales que le spectacle présente quelques faiblesses. Non pas tant par Télaïre que la chanteuse franco nigérienne Omo Bello interprète d'une belle façon, facile dans l'émission, timbre lumineux, solaire, nous gratifiant d'un magnifique « Tristes apprêts, pâles tombeaux » plein de dignité et d'élégance, que par les jumeaux Castor (John Tessier) et Pollux (Edwin Crossley-Mercer) dont la ligne de chant manque de tenue et dont les vocalises sont souvent approximatives. Jean Tessier manque d'assurance et de projection. Edwin Crossley-Mercer, à l'inverse, force sa voix. Quant à Michèle Losier, si son engagement scénique parvient à donner à Phoebé toute la fureur nécessaire, sa diction reste le plus souvent absconse et son chant puissant entaché d'un gênant vibrato. Parmi les seconds rôles signalons les excellentes prestations de Jean Teitgen (Jupiter), Reinoud van Mechelem (Spartiate), Hasnaa Bennani (Cléone) et Marc Labonnette (Grand Prêtre). En bref, une production, qui sans être mémorable, affiche une belle tenue et tient correctement sa place parmi les nombreuses compositions de Rameau proposées cette année.