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Catégorie : Opéra

La Muette de Portici ressuscitée à l'Opéra-Comique

 

Daniel-François-Esprit AUBER : La Muette de Portici.  Opéra en cinq actes.  Livret d’Eugène Scribe & Germain Delavigne.  Elena Borgogni, Maxim Mironov, Eglise Gutiérrez, Michael Spyres, Laurent Alvaro, Jean Teitgen, Martial Defontaine, Beata Morawska, Jacques Does. Orchestre & Chœur du Théâtre royal de La Monnaie, dir. Patrick Davin.  Mise en scène : Emma Dante.

 Créée en 1828, La Muette de Portici fut parmi les opéras les plus joués de son temps.  Car cette pièce, admirée par Wagner, met en scène un sujet historique, la révolution napolitaine de 1647 et

l'ascension d'un héros du peuple, le pêcheur Thomas Aniello, dit Masaniello, avec force accents patriotiques.  Ils seront à l'origine, lors de la création bruxelloise de 1830, de l'indépendance de la Belgique !  Surtout, ses librettistes, dont l'immanquable Eugène Scribe, ont eut l'idée, curieuse, mais payante, de faire du rôle-titre, Fenella, une figure muette, et de le confier à une actrice possédant l'art de la pantomime.  Cette référence au théâtre de boulevard sera l'un des attraits de la pièce, comme la volonté de faire du spectacle une fête visuelle. Celui-ci ne se conclut-il pas rien moins que par l'éruption du Vésuve !  Le grand opéra français romantique tenait son premier chef-d'œuvre.  Si la montagne de Naples ne déverse pas ses braises au finale, sur le plateau de l'Opéra-Comique, la mise en scène d’Emma Dante, refusant de succomber au spectaculaire, révèle, du moins, ce que cet opéra a d'original : sur fond de révolte populaire, un mélange de contexte familial et de destin politique, une intrigue bâtie autour d'un personnage non chanté, qui en est le point de focalisation.  Fenella, la sœur du héros Masaniello, frappe par sa farouche détermination à révéler qu'elle est aimée du vice-roi de Naples : « elle mêle la fragilité féminine à une brutalité animale », souligne Emma Dante. Dès son entrée, telle une bête sauvage, possédée d'une force intérieure irrépressible, elle capte les regards.  Elle va rythmer la pièce, qu'elle soit opposée à une escouade soldatesque qu'elle malmène, ou se confronte aux autres personnages dont elle monopolise l'attention.  La régie est, dans son ensemble, quasi chorégraphiée, imposant une constante animation, autant de postures extrêmement expressives.  Le contraste, qui voit la masse du peuple traitée de manière plus conventionnelle,  confère une vivacité démonstrative à la dramaturgie.  La reconstitution historique est abandonnée au profit d'une lecture stylisée, fort sobre dans sa composante décorative, comme il en était de sa Carmen de La Scala, seulement rehaussée par les éclairages suggestifs de Dominique Bruguière.  Recourant au langage des sourds-muets comme à  l'exacerbation de l'expression corporelle, Emma Dante trace l'énergique présence de l'héroïne, sauvage et tendre à la fois, en mouvements désordonnés, qui appartiennent autant à la danse mimée qu'à une gestuelle improvisée.  Le destin du héros est peut-être moins appuyé : ce cousin de Pulcinella, reste ambivalent, ne sachant comment traduire son ascension en victoire. Il finira dans une sorte de transe hallucinée, rejeté par ses pairs, accusé d'avoir pactisé avec l'aristocratie.  Le côté mythique est gommé chez lui, alors que la muette est portée au martyre, transfigurée en sainte, en lieu et place de sa défenestration sur fond de catastrophe naturelle.  La vision peut sembler réductrice, mais reste fidèle au parti adopté, non de favoriser le grandiloquent, mais de démontrer le poids de la hiérarchie sociale et la prégnance du contexte familial.     

La partition d'Auber recèle des pages singulières. Un savant alliage d'élans patriotiques et d'envolées de lyrisme, barcarolles, cavatines et autres arias démonstratives.  Celles mettant en présence Fenella et d'autres protagonistes ne sont pas les moindres. Car son langage gestuel appelle, de la part de celui qui est face à elle, un décryptage et une manière de chanter qui laissent deviner la question dont on ne perçoit que la réponse.  Aussi la musique qui lui est attachée est-elle très fragmentée, pour traduire au plus près chaque nuance expressive, de la souffrance à la passion amoureuse, de la rage à l'épanchement.  Auber emprunte pour ce faire à la technique du ballet-pantomime.  Les contrastes sont importants pour souligner le désordre qu'apportent Fenella et Masaniello, dans l'ordre apparemment léché de la cour de Naples, mélange de joie et d'effroi devant la tournure tragique des événements.  Patrick Davin livre une lecture engagée, qui mise sur la clarté, une rythmique bien sentie, la netteté des timbres, et dissèque les particularités instrumentales, l'utilisation du piccolo, par exemple, qui pimente les bois. N'était le phénomène amplificateur de l'acoustique de Favart, qui transforme ici un mezzo forte en fff, le chef ne lésine pas sur la dynamique.  Les chœurs de La Monnaie, malgré quelques décalages, font montre de pareil engagement.  L'influence rossinienne, évidente à chaque mesure, est encore plus nette dans le chant. Écrite à l'époque bénie des monstres sacrés du gosier, La Muette de Portici porte son lot de difficultés vocales, qui hélas taxent beaucoup les interprètes d'aujourd'hui.  Ni Eglise Guttiérrez, gênée par une tessiture ambiguë, oscillant entre quinte colorature et médium expressif, et des ornementations requérant une agilité d'une virtuosité inouïe, ni Maxim Mironov, gentil ténor « di gracia », mais bien pâle acteur, ne parviennent à donner vie aux caractères d'Elvira et d'Alphonse, ces aristocrates mis à mal par la révolte, mais non dénués de sentiments altruistes.  Dans le rôle de Masaniello, écrit pour le fabuleux ténor Adolphe Nourrit, Michael Spyres s'essaie au bel canto à la française, avec prudence.  Car ce mixage de fière vaillance, jusqu'aux limites aiguës, et de finesse d'élocution, qui caractérise le ténor français du XIXe, à l'égal de Raoul des Huguenots, demande beaucoup.  Le jeune ténor s'en tire avec fortune, et s'ils restent sur le fil du rasoir, les pianissimos de la cavatine du IVe acte livrent leur juste effet.  Le portrait est sympathique, plus proche du bon paysan que du militant révolutionnaire.  Laurent Alvaro, Pietro, le seul à bien maîtriser la langue, offre une leçon de chant et de maintien, même si, par instants, la voix de stentor détonne presque.  La palme revient à la performance étourdissante d’Elena Borgogni qui, pour n'être pas danseuse, est bien près de l'idiome : son allure sauvageonne, soudain traversée d'un éclair de douceur, ses mimiques tour à tour effrontées et blessées, sa perception innée de la manière exubérante, frôlant l'hystérie, imposée par la régie, sont impressionnantes.

3 La Muette de Portici(Masaniello- Michael Spyres) DR E