Marc Minkowski transfigure la Passion selon saint Matthieu 

Les mémorables exécutions de la Passion selon saint Matthieu ne sont pas légion. L'œuvre sacrée emblématique de Jean-Sébastien Bach, l'une des plus vastes qu'il ait écrites, requiert des forces importantes.  Et, pourtant, ne gagne-t-elle pas à voir son aspect monumental mesuré à l'aune d'une approche plus intimiste ?  Dans le strict respect des indications du Cantor, Marc Minkowski opte pour une exécution dont le chœur est confié aux seules voix solistes, ainsi réduit à deux ensembles de quatre chanteurs, pour les deux chœurs principaux, auxquels s'ajoutent quatre autres voix pour le ripieno.

 Il n'est pas le premier à suivre cette solution.  Paul McCreesh l'y a précédé, notamment au disque (DG).  Le grandiose s'efface devant un Bach svelte.  La transparence, loin d'amoindrir les accents, renforce l'intériorité du texte. Ce qui rejoint, sans doute, la simplicité voulue à l'origine, et la volonté de proximité vis-à-vis de l'auditeur dans une somme musicale offrant souvent moins de contrastes que la Passion selon saint Jean.  Surtout, la vision de Minkowski rayonne de tendresse, et l'austérité inhérente au récit biblique cèle plus de félicité que de tristesse.  La fragilité de l'âme humaine face à la grandeur de la puissance divine, on la devine dans un orchestre tour à tour gémissant et ferme dans ses convictions. Le souci de spatialisation, imaginé par Bach dans l'architecture à deux tribunes de Saint-Thomas de Leipzig, se manifeste dans la disposition des deux orchestres, composés de manière identique, et des trois groupes de chanteurs. L'effet « stéréo » ne date pas d'hier !  Ces derniers, à l'occasion, se meuvent pour se réunir en formations distinctes, afin d'amplifier la sonorité d'ensemble.  Ainsi du chœur « Homme, déplore tes péchés », où les voix sont disposées en deux groupes, les voix graves, les voix hautes. La volonté d'allégement concerne également les solistes, plus flexibles, plus clairs que dans bien des interprétations fastueuses, telles que l'ont pensé Klemperer ou Karajan.  Ainsi de l'Évangéliste, dont le beau récit anime l'action : point d'emphase, mais une diction éminemment différenciée. La narration en devient plus profondément dramatique. L'interprète, Markus Brutscher, de son timbre très aigu, presque pointu par moment, le démontre à l'envi.  Il en va de même pour la figure du Christ, confiée à la voix de basse, dépourvue de ton emphatique là encore, au profit d'une bonté naturelle.  Christian Immer y est bouleversant.  Pareille volonté de dramatisation se loge aussi dans les interventions de Judas, de Pierre, de Pilate ou du Grand prêtre. Les récitatifs et arias solos réservent des pauses de bonheur pur.  Ceux de l'alto d'abord, où Nathalie Stutzmann, de son timbre grave et lisse, apporte une intensité incroyable : l'air « Erbarme dich » accompagné du violon solo de Thibault Noally, atteint les cimes du chant inspiré.  Il en est encore de l'aria de la soprano « Pour l'amour de mon sauveur », dont le chant est enluminé par les arabesques de la flûte et des hautbois da caccia.  La voix éthérée, sans pour autant perdre de sa substance, de Marita Søberg est un ravissement de l'esprit.  Il en va de même des autres solistes, dont le contre-ténor Owen Willets ou la basse charnue de Charles Dekeyser. Les chorals, où Bach harmonise si poétiquement ses forces, déploient douce quiétude ou violence marquée, lorsque la foule réclame vengeance.  Des Musiciens du Louvre/Grenoble, on dira l'immense qualité de la plastique sonore : la délicatesse des pupitres des cordes ou des bois, la saveur du continuo, dont l'expressif violoncelle de Niels Wieboldt ou la viole de gambe magique de Julien Leonard.  Minkowski fait de ces musiciens autant de solistes à part entière.  On sort ému de cette exécution fascinante, que le public a suivi sans ciller dans un silence rare.  

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