Reprise du troublant Don Giovanni, vu par Michael Haneke

 Wolfgang Amadeus MOZART : Don Giovanni.  Dramma giocoso en deux actes. Livret de Lorenzo Da Ponte.  Peter Mattei, David Bizic, Paata Burchuladze, Saimir Pirgu, Véronique Gens, Patricia Petibon, Gaëlle Arquez, Nahuel Di Pietro. Orchestre & chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan.  Mise en scène : Michael Haneke.

 

Il y a tant de manières de représenter Don Giovanni !  Michael Haneke, dont on connaît le regard distancié, questionne le mythe sans vergogne : sa violence, dont on ne saisit pas directement la cause, mais perçoit les conséquences sur les actes commis, son nihilisme, son atemporalité, à l'aune de cet univers décoratif froid, d'un building de bureaux dans quelque ville moderne.  Lecture revisitée donc, pour mieux, ou le tenter du moins, transmettre le message du « dissoluto punito ».  Haneke en inscrit le parcours dans celui d'une société managériale dont Don Giovanni est le jeune et fringant

directeur général, Leporello l'actif DRH, obnubilé par son idole avec laquelle des liens obscurs se sont tissés, et le Commandeur le patron de la firme.  Anna, sa fille, riche et brillante héritière, recherche l'absolu chez l'homme qui soit à sa hauteur, ce que ne lui assurera sans doute pas l'union envisagée avec le rejeton, Ottavio, de l'entreprise associée, permettant une fusion des deux entités.  Elvira, cadre supérieur dans la société, en province, où travaillait auparavant Don Giovanni, tente de le reconquérir, dans son nouveau poste.  Zerlina et Masetto, deux émigrés de l'Est, font fonction de chefs de l'équipe de nettoyage dans l'entreprise du papa Commandeur.  Tout va se passer à l'étage directorial de ladite entreprise, une journée semble-t-il sans activité.  L'unité de lieu est intéressante dans sa symbolique autarcique, mais jusqu'à un certain point.  Jusqu'à ce qu'elle complique, et dérange, le bel ordonnancement, à l'heure de la scène du cimetière : cette dernière est prétexte à une sorte de phénomène hallucinatoire dont sont témoins Don Giovanni et Leporello, car on ne voit pas, et pour cause, la statue du Commandeur.  Le surtitrage gomme même le terme pour celui, plus commode, de « tête » du Commandeur.  En fait, nous dit Haneke, Don Giovanni « a tout fait pour conquérir la belle héritière », Leporello se verrait bien à la place de son maître, et user du même pouvoir sur la gent féminine, sur Elvira particulièrement.  Et celle-ci, « la seule dans le drame à aimer sans limite », ce qui est juste, vit son calvaire à travers celui qu'inflige aux autres son époux, qu'elle ira jusqu'à trucider.  Car le burlador ne périra pas dans les flammes de l'enfer, mais, prosaïquement, sous le couteau de sa femme légitime, bafouée.  Son corps, encore animé, sera jeté par la fenêtre par l'équipe de nettoyage, qui en a trop enduré de la part de ce patron hautain, et désinvolte côté sexe.  On imagine le reste, muni de clés de lecture ainsi offertes. La dramaturgie est cohérente, certes, n'était la fin, un peu courte.  Et la mise en scène minutieusement conçue. La statisme qui en émane, renforcé par une atmosphère opposant, de manière manichéenne, le sombre et la pleine clarté, se traduit encore dans des inter-scènes, où tel ou tel protagoniste prolonge sa réflexion, épaississant le débit dramatique.  Toutes les scènes comportant une animation, la noce campagnarde, le finale du Ier acte, le souper, ne s'autorisent qu'un nombre réduit de personnages.  On est saisi par l'acuité du regard du cinéaste autrichien, empoigné souvent par des images d'une justesse confondante, et malmené dans certaines convictions profondes, qui ont tout de même quelque chose à voir avec le texte...

 Cette reprise se distingue avant tout par sa haute tenue musicale. On mesure à la patine orchestrale, la profondeur du travail accompli par Philippe Jordan et les musiciens de l'Orchestre de l'Opéra, avec lesquels le courant passe indéniablement, au point d'applaudir leur chef au rideau final, fait rarissime.  Voilà une interprétation digne des plus grandes, extrêmement aboutie, d'une finesse exemplaire dans la ligne des bois en particulier.  Le souci de la dynamique, le soin dans l'articulation, si exigeants chez Mozart, sont constamment en éveil.  À l'écoute de ses chanteurs, le chef favorise un débit très nuancé, dans le registre de la discrétion, l'envolée demeurant retenue, voire parcimonieuse.  La distribution est d'une solidité à toute épreuve. Peter Mattei domine le plateau avec un confondant naturel, de son allure de jeune premier, façon monstre déshumanisé.  Son Don Giovanni oppose une froide détermination, celle presque de la pulsion de mort, au-delà de la satisfaction de l'instinct sensuel.  Et pourtant, on le sent presque fragile par instant.  Réalité ou calcul ?  Le chant est d'une souveraine plénitude, tour à tour généreux et en confidence, paré de nuances extraordinaires, comme lors de la Sérénade, dont la seconde partie sera délivrée ppp. Étonnante prestance chez celui qui tenait déjà la vedette dans la production due à l'équipe Peter Brook-Claudio Abbado, à Aix, en 1998.  Son Leporello, David Bizic, issu de l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris, est intéressant, même si la voix est un peu terne.  Non pas dans l'ombre du maître. Au contraire, se mesurant à lui.  C'est encore un des points saillants de la régie que d'en faire un quasi-double de ce dernier.  Lui aussi a quelque chose de pervers, malgré une apparence toute en rondeur.  Saimir Pirgu est un Ottavio conséquent, zélé et fiable, si sérieux même que le personnage en voit son charme relégué au second plan.  Le chant est une leçon de style.  Le Masetto de Nuhel Di Pierro est un Leporello en puissance, comme il se doit, bourru mais intelligent.  Quel bonheur de retrouver Véronique Gens sur ce plateau ! Sa Donna Elvira est un parangon de vrai chant mozartien, finesse du trait, autorité certaine.  Le personnage est loin du cliché de la femme revancharde : une épouse plus qu'aimante plutôt, hyper féminine, qui malgré tout, sombre à l'occasion dans le doute.  « Il ne lui reste plus qu'à noyer dans l'alcool l'estime de soi qu'elle a perdue », dit Haneke.  De même, Patricia Petibon incarne-t-elle une Donna Anna de haut vol, à la fois résolue et d'une tendresse aiguisée par le désir de plaire à Don Giovanni.  La voix a la puissance pour affronter cette partie à la vocalité altière.  On se réjouit de cette incursion dans ce répertoire. Autre retour remarqué, Paata Burchuladze, qui de sa voix de basse profonde et immense, campe un Commandeur impressionnant.  Enfin, la Zerlina de Gaëlle Arquez, fort bien chantée, loin de l'égérie insignifiante et du faire-valoir, est une jeune femme mature qui, placée sur le chemin du séducteur débauché, se laisse un instant prendre au piège.  Une grande soirée !

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