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Catégorie : Opéra

Des Indes galantes ancrées dans la dure réalité contemporaine

 

Jean-Philippe RAMEAU : Les Indes galantes.  Opéra-ballet en un prologue & quatre entrées. Livret de Louis Fuzelier.  Hélène Guilmette, Aimery Lefèvre, Julia Novikova, Judith van Wanroij, Vittorio Prato, Kenneth Tarver, Cyril Auvity, Nathan Berg, Thomas Doliè.  Chœur du Capitole. Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. Mise en scène : Laura Scozzi.  

 

Les Indes galantes appartiennent au genre de l'opéra-ballet, ou plus exactement du ballet héroïque, qui cultive le divertissement, la fête.  D'où l'importance toute relative donnée à l'action dramatique et les incohérences qui la parcourent. Il s'agit de quatre pièces différentes, que chapeaute un prologue. Dans sa nouvelle production du Capitole, Laura Scozzi voit les choses autrement. Elle réécrit une trame qui s'essaie à retrouver une logique à partir de ce prologue : la conquête des contrées lointaines ne sera pas guerrière mais amoureuse. Chacune des « entrées » se voit conférer un poids dramatique insoupçonné.  Le prologue, c'est l’Éden, où l'on pratique l'amour libre, autant de garçons et filles complétement nus entourant la belle Hébé.  « Volez, volez, Amours » aura rarement pris allure aussi décomplexée. Au tableau du « Turc généreux », on pratique le trafic d'êtres humains, et le naufrage de Valère et de ses pairs est une allusion au drame des boat people.  Dans l'entrée des « Incas du Pérou », les tribulations des gens du Sentier Lumineux, façonnant la drogue, remplacent la cérémonie à la gloire de l'astre solaire, et la catastrophe naturelle de l'éruption volcanique n'est autre que la mise en feu de la cabane de Huascar, qui achève là une sorte de suicide idéologique.  L'entrée des Fleurs, ou « Fête persane », qui dans la version dite de Toulouse, acquiert un poids musical qu'on ne lui connaissait pas autrement, est prétexte à s'attaquer au thème de la condition de la femme dans le monde.  En fait, une grande parade machiste de traite des blanches, toute velléité d'émancipation étant vite récupérée.  Le tableau des « Sauvages » est transporté dans une Amérique déjantée, partagée entre menace écologique et anarchie consumériste.  Tout rentrera dans l'ordre finalement, et l'on retrouvera l'Éden et ses éphèbes avides d'amour.  Formée à l'école de Laurent Pelly, dont elle fut la chorégraphe diablement imaginative de son Platée à l'Opéra Garnier et de ses spectacles Offenbach, Laura Scozzi porte un regard plus qu'ironique sur la société et sur ses semblables. Mais le trait est si appuyé qu'il en perd son acuité.  Surtout, la composante du ballet est reléguée au rang de parenthèse, ce qui ne manque pas de piquant de la part d'une chorégraphe. Afin de lier les divers tableaux, les divertissements finaux sont, pour une large part, shuntés au profit de projections vidéo, sur le thème du voyage et la rhétorique de la carte postale. Seuls trois Amours virevoltants, remarquablement brossés, assurent la continuité, au travers de leurs pérégrinations touristiques, tour à tour émerveillés ou estomaqués face à l'étrangeté de leurs rencontres. Le centre de gravité de l'œuvre se déplace, le sens s'en trouve changé. Laura Scozzi le revendique : « le divertissement, très dix-huitième, cesse d'exister et laisse place à un regard plus acide sur l'avidité de l'Homme ».  La frontière entre choristes et danseurs, est, certes, abolie de façon inédite.  Mais où est la délicatesse du geste, l'émotion née du clin d'œil, la poétique qui sourd de la musique ? 

Les protagonistes, sollicités par une dramaturgie envahissante, ont du mal à trouver leur place. Ils sont au service de la mise en scène, plus que portés par elle. Le manque d'aura n'épargne que quelques individualités. À commencer par Hélène Guilmette, Hébé, qui parvient à se frayer un chemin dans le camp de nudistes du prologue, lequel provoque les réactions amusées, et bruyantes, de la salle, puis, en Phani, à se confronter au rogue Huascar, mais s'impose moins en Fatime.  Le délicieux air « Papillon inconstant », qui plane au cœur du tableau des Fleurs, est  noyé au milieu d'un attirail indigeste.  En tout cas, ces prises de rôles sont valeureuses, pour un chant pleinement assumé. Rompu à la prosodie exigeante de Rameau, Nathan Berg apporte une réelle épaisseur au terrible Huascar, méchant amoureux excessif, un des rares caractères affirmés, il est vrai.  Cyril Auvity, n'était quelque effort dans le rôle de Damon au dernier tableau, offre un chant d'une belle justesse d'ornementations dans celui de Carlos, émergeant de la scène des Incas.  Kenneth Tarver, pâle Valère, mieux en situation dans Tacmas, et Judith van Wanroij, Émilie puis Atalide, paraissent plus en retrait, là encore happés par les excès de la régie.  D'autres en souffrent plus encore, au point de ne pas s'affirmer, tels Vittorio Prato, Osman, ou Julia Novikova, Roxane puis Zima. Christophe Rousset surprend, du moins au début, par une battue appuyée, dépourvue de légèreté.  Sans doute influencée par le foisonnement de la mise en scène, sa lecture ne délivre que peu de frisson.  La riche, et souvent vive, mélodie ramiste prospère, comme l'alchimie de timbres reconnaissables entre tous, en particulier les bassons et les flûtes dans le registre aigu, mais les fameux « tubes » rythmiques enjoués ne ressortent guère, en dernière partie notamment. Ainsi la fête finale et sa célèbre chaconne font-elles peu impression. Le dernier mot ne revient pas avec suffisamment d'évidence à la merveilleuse musique de Rameau, au pouvoir suggestif des passages instrumentaux destinés à la danse, à son formidable pouvoir évocateur, éléments que le chef se plaît pourtant à souligner dans son analyse de l'œuvre.