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Catégorie : Livres

Étienne Bours : La musique irlandaise. Préface de Gilles Servat. Éditions Fayard,  collection « Chemins de la musique », 2015,  576p, 15,3 x 23,5.  28,- €

 

Le sujet est complexe et mérite indéniablement un ouvrage d'importance dans notre langue. Étienne Bours, journaliste spécialisé dans les musiques du monde, vient de publier, chez Fayard, dans la collection « Les chemins de la musique », un livre consistant, abondant en informations diverses. La Table des matières, copieuse autant qu'ambitieuse, propose deux parties distinctes : « l'histoire du pays et de son peuple telle qu'elle apparaît dans les chansons » puis « l'histoire de la musique irlandaise, ses racines, ses évolutions et ses transformations ». L'auteur a raison de préciser, dans son propos liminaire, que son travail ne relève pas de la musicologie car « c'est un essai sur les liens entre une musique et un peuple, à travers l'histoire » (p. 18).

En effet, cette approche, de prime abord, semble véritablement pertinente, ce qui serait le cas à condition de ne pas fonder uniquement sa recherche et sa présentation sur telle idéologie esthétique, politique ou autre. En ce domaine aussi vaste que mystérieux, la frontière s'avère ténue. De toute évidence, l'histoire des hommes est faite de souffrances et de joies, de victoires et de défaites. Le chant populaire l'atteste toujours avec force, parfois de manière plus affective, d'autres fois, sur un ton plus mythologique. En l'occurrence, il est curieux que la référence – au demeurant fort intéressante – au cycle de Fionn ait été anglicisée (p. 19), ce qui indique la difficulté que l'on rencontre généralement à l'évocation de la mythologie celte. Nombre de peuples ont chanté avec intensité leurs sentiments et leurs pensées, ont entretenu une tradition faite de foi en la vie malgré tous les découragements et les tragédies humaines. S'agissant de l'Irlande, plus spécialement, son histoire est ponctuée par des drames, des combats d'une grande cruauté. Avec le recul, il semble bon de rester distant, à la façon des grands historiens britanniques tel un Thomas Babington Macaulay (1800-1859) qui a su, avec beaucoup de poésie et d'imagination, montrer les multiples facettes de l'existence de manière nuancée, sans tomber dans le piège d'un manichéisme qui opposerait en permanence les bons et les méchants. La vie n'est pas si schématique, le chant populaire et le folklore n'ont rien de simpliste. Précisément, les affrontements entre Irlandais eux-mêmes, catholiques et protestants, entre Irlandais et Anglais relèvent-ils, malgré leurs violences inouïes, d'une complexité parfois difficile à saisir sans tomber dans les pièges de l'anachronisme. Il est un autre problème, plus esthétique probablement, qui fait de la musique irlandaise, telle que notre époque la saisit, un espace sonore de confusion entre la spontanéité qui nous vient du fond des âges et une expression dont le langage populaire est parfois métissé avec des musiques plus faciles sinon davantage destinées à une production commerciale.

 

Tous ces mots pour dire la perplexité qui m'anime à la lecture de ce livre, presque trop riche en détails, dont quelques chapitres sont plus intéressants que d'autres et certains quelque peu marqués par une vision unilatérale de l'histoire et une mauvaise compréhension du mot folk-lore (« savoir du peuple », dans sa signification originelle). Par exemple, Oliver Cromwell (1599-1658) – qualifié de « sanguinaire » (p. 59) – dont la forte personnalité a indéniablement choqué l'histoire et les relations avec l'Irlande mais qui, pour autant, n'était pas non plus un monstre absolu. Du point de vue du chant populaire en tant qu'expression épidermique, il pouvait l'être mais de celui plus nuancé de la psychologie de l'histoire, il a incarné des positions un peu plus harmonieuses notamment en ce qui concerne le folklore musical qu'il a privilégié d'une autre façon. En cela, je n'opposerais pas – pour ce qui concerne leur fond commun – les folklores car, en effet, les Anglais ont en un également et de belle facture. Justement, au fur et à mesure de la lecture de ces nombreuses pages, je ressens chez l'auteur – mais c'est peut-être inconscient de sa part – comme une sorte de dévalorisation sous-jacente du folklore musical anglais. Il aurait bien tort car celui-ci constitue un véritable trésor de même que ceux du Pays de Galles et de l'Écosse. Pour ce qui concerne, une fois de plus, le mot « folklore », il me semble étonnant de lire, page 17, que la musique des Irlandais n'avait « rien de folklorique ». Bien au contraire. Par ailleurs, la frontière entre musique populaire et musique savante est souvent fragile. Étienne Bours cite l'exemple remarquable du compositeur d'origine irlandaise Sir Charles Villiers Stanford (1852-1924), éditeur de la collection de l'antiquary, collecteur et peintre George Petrie (1790-1866) de Dublin (p. 322), et de même créateur d'une très belle et émouvante Irish Symphony (1887) qui trouve sa source dans The Lament of Owen Roe O'Neill, Remember the Glories of Brían the Brave et Let Erin Remember the Days of Old. Ces références renvoient aussi au poète, satiriste, musicien et chanteur Thomas Moore (1779-1852) traité non sans virulence page 325. Là encore, cette prise de position manque de finesse. Pour d'aucuns, Moore était un héros nonobstant son admiration illimitée pour Lord Byron. Qu'on le veuille ou non, il fait partie de l'imagination des Irlandais comme le précise Glen Comiskey dans l'excellent The Companion to Irish Traditional Music (Cork University Press, 1999). Aujourd'hui, la musique populaire revêt le plus souvent un caractère de divertissement alors que dans le passé elle s'exprimait davantage par la médiation d'un langage symbolique lié à la nature, aux phénomènes et cérémonies. Il aurait été intéressant de se pencher également – sans sacrifier à une musicologie abstraite, bien évidemment – sur la prédominance de la mélodie (au sens passionnant de tune), suprême, qui sera peu à peu civilisée harmoniquement et pour laquelle le rythme prendra de plus en plus d'importance. La qualité des modes dits « ionien », « mixolydien », « éolien » et « dorien » ainsi que ses diverses expressions à la campagne et à la ville mériteraient encore une approche mise en perspective avec la psychologie irlandaise. Étienne Bours conclut en donnant la parole, page 508, au dramaturge et poète irlandais William Butler Yeats (1865-1939), « illustre disciple » du visionnaire William Blake (1757-1827) que Kathleen Raine (1908-2003) qualifiait de « poète de la cité de l'Imagination ». La référence est éloquente. Pourtant, en 1934, dans sa National Music, le compositeur et folkloriste anglais Ralph Vaughan Williams (1872-1958) avait bien forgé la distinction entre folk et pop music. Je crains, hélas, que cela ne soit pas suffisamment le cas du livre d'Étienne Bours.