Daniel MOULINET : La liturgie catholique au XX° siècle. Croire et participer. Bibliothèque Beauchesne : Religion – Société – Politique. 1 vol. Beauchesne, 329

« La question [de l’évolution de la liturgie au XX° siècle] représente aujourd’hui dans l’Eglise catholique un sujet fréquemment polémique ». En commençant son introduction par cette phrase, l’auteur ne cache pas la difficulté de son entreprise. En effet, toucher à la liturgie revient à toucher au contenu de la foi. « Lex orandi, lex credendi » : cette maxime attribuée au Pape Célestin 1er au V° siècle a été souvent citée et reprise par de nombreux papes jusqu’au XX° siècle. L’auteur, prêtre catholique et professeur à la Faculté de Théologie de l’Université Catholique de Lyon, est également historien, spécialisé notamment dans l’étude du Concile Vatican II. C’est dire qu’il connait de l’intérieur les problèmes soulevés par cette étude. L’intérêt évident de ce livre est d’être une étude historique remontant jusqu’à la fin du XIX° siècle pour montrer les racines de l’évolution de la liturgie à partir de Dom Guéranger, fondateur en 1833 de

l’abbaye de Solesmes et pionnier du renouveau liturgique. On pourra regretter que, partant de Solesmes, l’auteur n’ait pas davantage abordé le problème de la musique liturgique et de son évolution jusqu’à aujourd’hui, mais, comme il le reconnait fort justement, c’est un sujet qui demanderait à lui seul plusieurs gros volumes… Cette limite étant posée, on est conquis par la clarté de l’exposé sur un sujet si touffu étant donné ses différentes ramifications et sa complexité. L’étude prend un tour géographique qui peut surprendre au premier abord mais qui se justifie pleinement. Après un premier chapitre consacré à faire l’état de la question et à examiner l’action de Dom Guéranger et de Saint Pie X, nous voici entrainés en Belgique pour y examiner l’action des abbayes bénédictines. On pourrait se demander pourquoi la France d’avant 1914 a été peu perméable au mouvement liturgique. Ce serait oublier le traumatisme des lois laïques, notamment celle de la séparation des églises et de l'État de 1905. L'Eglise de france essayait de survivre : les moines de Solemes sont expulsés en 1880 et ne reviendront qu'en 1922...

Après la Belgique, voici le mouvement liturgique des années 1930 dans l’espace germanique. C’est un moment déterminant avec, notamment, Romano Guardini et son ouvrage L’esprit de la liturgie, qui, traduit en français en 1929, restera dans les séminaires français un classique jusque dans les années 60. Vient ensuite la France de l’entre-deux guerres, où le mouvement liturgique est porté en particulier par les mouvements de jeunesse (scoutisme et Action Catholique). Mais c’est pendant la guerre que le mouvement prend corps avec la fondation, en 1943, du CPL (Centre de Pastorale Liturgique). La France est riche, alors dans les années d’aprèsguerre, d’expériences multiples et parfois discutables… Nous ne poursuivrons pas plus avant ce résumé de l’ouvrage : nous arrivons alors à l’impulsion romaine et tout ce qui tourne autour du concile Vatican II et de la conception de la constitution sur la liturgie. L’auteur décrit alors avec beaucoup de recul les discussions et les disputes souvent âpres qui marquent l’élaboration de ce texte. Il était difficile, en traitant de cette partie et de la mise en oeuvre jusqu’à aujourd’hui de la réforme conciliaire, spécialement en France, de n’être ni partisan ni irénique. Aux pages 247 et 248, il cite Paul VI et ses mises en garde très fermes : « […] Mais ce qui est pour Nous une cause encore plus grande d’affliction, c’est la diffusion de la tendance à « désacraliser » comme on ose le dire, la liturgie (si encore elle mérite de conserver ce nom) et avec elle, fatalement, le christianisme. Cette nouvelle mentalité, dont il ne serait pas difficile de retrouver les origines troubles, et sur laquelle cette démolition du culte catholique authentique essaie de se fonder, implique de tels bouleversements doctrinaux, disciplinaires et pastoraux, que nous n’hésitons pas à la considérer comme aberrante ». Nous sommes en 1967… Que dire de ce qui se passera notamment en France dans la suite des évènements de mai 1968 ! Dans un livre paru en 1968 et intitulé La décomposition du christianisme, le Père Louis Bouyer, oratorien qui a pris une part très active à la réforme liturgique, écrit devant ces mêmes dérives : « Il n'y a pas si longtemps que les catholiques ironisaient de haut sur la pulvérisation du protestantisme en sectes ou en écoles rivales et antagonistes. Il ne leur a fallu qu'un desserrement du corset de fer où ils avaient été emprisonnés depuis la Réforme, et auquel la répression du modernisme avait donné le dernier tour de vis, pour en arriver, en un clin d'oeil, à une situation pire encore. Chacun ne croit plus, ne pratique plus que ce qui lui chante. Mais le dernier vicaire ou le dernier aumônier d'Action Catholique, tout comme le plus ignare des journalistes, tranche de tout avec une certitude infaillible, se scandalise quand le pape (...) se permet d'être d'un autre avis que le sien, et juge intolérable que d'autres prêtres ou fidèles puissent ne pas penser comme lui. » Le père Moulinet expose avec tact et sens historique tous les changements opérés depuis cette époque et la pacification qui s’opère peu à peu. Au fur et à mesure que l’ouvrage se déroule, on en comprend mieux le sous-titre : Croire et participer. Il fait ressortir avec clarté les enjeux théologiques de la réforme et comment un changement liturgique dans la célébration de la messe et des sacrements remet en question les places respectives du prêtre et des fidèles, leur rôles respectifs et révèle l’ecclésiologie sous-jacente à certaines pratiques. Si on est un simple lecteur, grâce à son style limpide, ce livre peut se lire comme un roman historique passionnant. Si on est historien, on a en main tous les matériaux pour approfondir la réflexion sur chaque point abordé. Quant au théologien, il y trouvera de quoi alimenter sa réflexion sur l’Eglise et son devenir. Bref, il s’agit d’un ouvrage copieux, mais cependant très clair et remarquablement documenté qui permet de faire le point sur une question cruciale mais qui a été et reste encore souvent douloureuse.