Sylvie DOUCHE : Le mélodrame français Belle Époque. 1 Vol. Antipode-Éditions du Puits de Roulle (www.puitsderoulle.com ), 2016, 409 p. — 29, 90 €.

En 1772, dans son Traité du mélo-drame ou réflexions sur la musique dramatique (Paris), Laurent Garcin affirme que « la musique française n’a point de rivale dans le chant composé » : c’est ce que Sylvie Douche tend à démontrer par rapport à la « Belle Époque », à l’engouement du « public de salons » et à la société en mutation.

Le sous-titre : Résurgences, métamorphoses et enjeux. Le cas de l’adaptation musicale sert de motif conducteur à cette vaste étude sur ce « genre réputé hybride ». Il est en plein essor au XIXe siècle, d’abord en Allemagne — dans le cadre de l’Empfindsamkeit autour de W. A. Mozart (Semiramis), de Carl Loewe (1796-1869), entre autres —, puis en France. Il recoupe divers aspects : monodrame, monologue récité proche de la pantomime ou du vaudeville, « parlé, chanté, dansé, mimé » et implique une grande souplesse formelle.



Pour définir la problématique, Sylvie Douche — Maître de conférence habilitée (Université Paris- Sorbonne) — prend comme point de départ la définition de René-Charles Guilbert de Pixérécourt (1773-1844) : « Un mélodrame n’est autre chose qu’un drame lyrique dont la musique est exécutée à l’orchestre au lieu d’être chantée » (cf. p. 11). Elle centre donc son propos sur « un transfert du paramètre mélodique traditionnellement dévolu à la voix et, partant, bien davantage d’une technique que d’un genre au demeurant fort peu définissable. » Elle rappelle qu’après 1830, « le terme est très ambigu car… il désigne aussi des pièces de théâtre aux situations forcées et pathétiques. » À la croisée des chemins : « scène théâtrale » ou « moment musical », le mélodrame pouvait alors évoluer ou disparaître.

La prolifération des Théâtres de quartier favorisera le renouvellement du genre, mais aussi le rapprochement entre théâtre et roman. L’apparition de l’électricité permettra de nouvelles mises en scène au profit de la réinvention de l’espace scénique. Les « Années folles » seront marquées par une grande demande de loisirs jusqu’à la Crise économique de 1929.

Des mélodrames conçus pour l’Odéon comme musique de scène sont composés par Ernest Chausson, Jules Massenet ou Vincent d’Indy. Ils seront ensuite marqués, en Allemagne, par les recherches d’Arnold Schönberg relatives à la déclamation (chuchotements, cris, Sprechstimme). Ces observations préliminaires sont indispensables à la compréhension des études approfondies qui constituent le corps de ce vaste ouvrage.

Les analyses minutieuses sont étayées de 43 exemples musicaux judicieusement sélectionnés : Fr. Thomé — parfait représentant du « nouveau genre » —, G. Pierné, A. Cocquard, J. Massenet, G. Vilain, J.-B. Weckerlin, parmi d’autres. Elles sont complétées de tableaux (listes des poètes, dédicataires, statistiques avec répartition des pièces en vers et en prose) émanant de l’imbrication des trois milieux (musique, poésie, théâtre), accompagnés de quelques illustrations. La Bibliographie thématique (française, allemande, anglaise) démontrerait, à elle seule, l’ampleur de la démarche.

Enfin, le corps du livre examine les particularités des partitions et de ce genre pour le moins hétérogène. La première partie consiste en une tentative de définition (créateurs, statuts, mécénat, accompagnement musical, disposition scénique, instruments, interprètes et publics). La deuxième porte sur la tentation de théorisation : diction (sobriété, contingences prosodiques) et pose le problème d’un équilibre à trouver entre parole et musique. La troisième concerne la dimension dramatique, la déclamation de la voix parlée, la prononciation et la diction et, finalement, les perspectives d’avenir du mélodrame.

En fait, l’auteur propose un état de la question prenant la suite des travaux de Jacqueline Waeber (En musique dans le texte : le mélodrame de Rousseau à Schönberg, Paris, Van Dieren, 2005). Sylvie Douche traite le problème de l’adaptation musicale et situe le mélodrame dans ses divers contextes historique et politique, poétique et musical : une imposante somme d’analyses et de réflexions pluridisciplinaires.