Jean GUÉRARD : Léonce de Saint-Martin à Notre-Dame de Paris (1886-1954),  Paris, Les Éditions de l'officine (www.leseditionsdelofficine.com ), 2005, 328 p.  22, 50 €.

 

La vie de Léonce de Saint-Martin, jalonnée par de nombreuses difficultés familiales et contrariétés professionnelles surmontées avec courage, est présentée à l'appui de documents de première main par Jean Guérard — d'abord maîtrisien, puis élève du célèbre organiste — ayant participé de près aux diverses activités liturgiques et artistiques à Notre-Dame de Paris. Il est donc particulièrement qualifié pour rédiger cette page d'histoire événementielle de Paris, de sa Cathédrale et de Léonce de Saint-Martin, son organiste actif pendant vingt ans, de 1934 à 1954.

Après sa Licence en Droit, successivement organiste de la Cathédrale Sainte-Cécile à Albi, dès 1920 suppléant de son maître, Louis Vierne (1870-1937), enfin organiste titulaire de l'orgue prestigieux de Notre-Dame de Paris, il est devenu l'un des grands représentants de l'école d'orgue française, à côté de Marcel Dupré, d'Alexandre Cellier, d'Olivier Messiaen parmi d'autres.

Structuré en deux parties : « De Sainte Cécile d'Albi à Notre-Dame de Paris » et « L'organiste et son œuvre », cet ouvrage, de lecture agréable, écrit en un style alerte, évoque la Grande Guerre et les conditions de travail, le destin qui se profile, les succès mais aussi les années difficiles (1930-1933) et surtout les controverses autour de sa nomination en 1937 : pétition des Amis de l'orgue, lettres, intrigues ; il est alors qualifié de « petit amateur », « self-made man », frappé d'ostracisme, mais Georges Migot et Alexandre Gretchaninov (p. 84) manifestent leur joie et l'assurent de leur soutien. Léonce de Saint-Martin réagira « en travaillant d'arrache-pied » : travail technique, le matin ; composition, l'après-midi. Lors de concerts en France et à l'étranger, il s'imposera comme « Grand musicien doublé d'un prestigieux organiste » ; la presse relève ses qualités : « virtuosité éblouissante, maîtrise totale de son art » (p. 113). Jean Guérard fait allusion à ses leçons, à ses amis : notamment le Chanoine Roussel, le Pasteur Georges Marchal, le critique José Bruyr, le compositeur Georges Migot et, par la suite, François Carbou, jeune collégien et auditeur assidu. L'organiste de Notre-Dame donnera son dernier concert à Moulins. Il meurt en 1954, après avoir appliqué le programme qu'il fixait à ses élèves : « jouer de l'orgue… c'est commenter la liturgie du haut de la tribune, tout comme un prédicateur le ferait de la chaire » (p. 121).

La seconde partie brosse, au chapitre XI, un tableau de la liturgie des dimanches (antérieure au Concile de Vatican II), comprenant la Messe basse et la Grand' messe (solennelle), avec bref prélude, Kyrie, Sanctus et Agnus en grégorien ou en plain-chant de Henry Du Mont (1610-1684), Credo et Gloria en alternance entre la Maîtrise et le Grand orgue. Les fidèles chantaient peu. Léonce de Saint-Martin insiste sur le fait que l'orgue est « au service de l'Église, et non de l'organiste ». En mars 1940, patriote, il a établi un parallèle entre la Résurrection du Christ et celle de la France, associé Hymnes sacrées et la mélodie de La Marseillaise. Au fil des pages, le lecteur revit de nombreux événements : débâcle, occupation… jusqu'au débarquement et le vibrant Te Deum de la victoire. Il assiste à la genèse de ses nombreuses œuvres de circonstance, de musique pure, de musique d'orgue pour la liturgie et d'œuvres chorales, y compris des transcriptions. Le chapitre XIX : « Le lyrisme religieux » évoque son inspiration mariale et mystique. L'auteur précise que, pour chaque temps liturgique, pour chaque fête, parfois chaque dimanche, le compositeur formulait un « thème central » et sélectionnait ses textes à partir de trois critères : d'ordre musical (enchaînement des tonalités, variété des rythmes et des registrations…), d'ordre acoustique (en fonction de la dimension de la nef et de la facture de l'instrument) ainsi que de pratique liturgique, et évitait « la succession de morceaux courts qui enlèvent de la grandeur à l'office » (p. 142). Lors des Messes, Vêpres, Complies, Salut au Saint Sacrement, il improvisait des interludes très appréciés et « vivait son rôle d'organiste de toute son âme », tirant le meilleur parti des 90 jeux du célèbre Cavaillé-Coll. À son Catalogue (p. 247 sq.) particulièrement imposant sont jointes la liste des œuvres pour les Offices de Notre-Dame (conservées à la Bibliothèque Nationale) classées d'après les temps liturgiques et une Discographie (p. 257 sq.) signalant, entre autres, des enregistrements (1966, 1972) d'André Charlin.

Chaque chapitre est suivi d'une Chronologie faisant état de ses activités extra-liturgiques (récitals, inaugurations, hommages, examens, conférences…). À la fin du livre, figure un « Cahier Photos » (p. 275 sq.) très révélateur : lieux, photos de famille, extraits de correspondances, partitions manuscrites, programmes. Tous ces documents authentiques associés à l'expérience vécue par l'auteur ayant accompagné son maître pendant de si longues années contribueront à mieux faire connaître « la vie et l'œuvre de ce musicien hors du commun qui tint la charge d'organiste avec courage et brio tout au long d'une période difficile ».