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Catégorie : Livres

Pierre BERNAC : Francis Poulenc et ses mélodies. 1 vol 255 p, Paris, Buchet & Chastel, collection Musique, 18 €.

 

 

Qui mieux que Pierre Bernac (1899-1979) pouvait parler des mélodies de Francis Poulenc ! Durant 25 ans, le chanteur les a portées aux quatre coins du monde après avoir créé la plupart d'entre elles aux cotés de leur auteur. Comme le souligne Bernard Gavoty, « une œuvre née d'une symbiose », car « non content de chanter Poulenc, il stimulait son imagination ». Fait rare dans l'histoire que cette féconde collaboration qui débuta en 1934, au festival de Salzbourg.

Le propos de ce livre inestimable est de livrer quelques clefs d'interprétation de l'ensemble des cent trente sept mélodies écrites par Poulenc, puisées aux sources même de la création, non pas « sous l'angle de l'analyse musicale » mais seulement du « point de vue d'un interprète qui les a souvent chantées et toujours aimées » (introduction). Après une courte biographie du musicien, pimentée d'intéressants souvenirs personnels, l'auteur transmet d'utiles renseignements sur la composition et prodigue de précieux conseils sur l'exécution et l'interprétation de ce corpus unique. « Poulenc avait la vocation d'écrire pour la voix » et possédait « un sens de la déclamation française exceptionnel » (p 45). Le texte littéraire reste au cœur de sa démarche créatrice car « une mélodie ou un recueil de Poulenc est toujours un événement poétique avant d'être une nouveauté musicale ». Le chapitre consacré à l'exécution et à l'interprétation est riche de remarques plus que de bon sens, essentielles : la qualité du phrasé, le sens de l'articulation et le souci de la prononciation, deux éléments bien distincts, le respect du texte comme l'absolue nécessité « d'avoir une grande variété dans sa palette sonore » (p 60). Il ne faut pas croire que la partie de piano, que Poulenc distinguait par dessus tout de l'accompagnement, ne soit pas aussi importante, comme la nécessité d'éviter tout rubato. Il est inutile de « tendre la main au public ». Rien ne chagrinait tant Poulenc que le sentiment de connivence avec l'auditeur car « son art est un art de suggestion » (p 63). Et de conclure que la responsabilité de l'interprète est grande pour donner vie à la pensée de l'auteur car, pour citer Valéry « Une œuvre musicale, qui n'est qu'écriture encore, est un chèque tiré sur la provision de talent d'un artiste éventuel ». L'étude du corpus mélodique occupe bien sûr l'essentiel de l'ouvrage, menée à partir des divers poètes ayant inspiré le musicien. Apollinaire d'abord dont Poulenc sentait « un lien sûr et mystérieux avec la poésie ». On le constate aussi bien dans le cycle Le Bestiaire, mis en musique par un musicien d'à peine 20 ans, ou au fil de pièces isolées comme La Grenouillère où Poulenc épouse si bien la veine parigote. Paul Eluard surtout, « le seul surréaliste qui toléra la musique... parce que toute son œuvre est vibration musicale », dira Poulenc. On pense aux recueils Miroirs brûlants, La fraîcheur et le feu et Le travail du peintre (1956), extraits de « Voir », où sont peints musicalement Picasso, Chagall, Braque, Gris, Klee, Miró et Villon, ce dernier en lieu et place de Matisse. Poulenc compose aussi sur des textes de Louise de Vilmorin (Les fiançailles pour rire), Max Jacob, Maurice Carême (La Courte paille, « sept courtes mélodies pour Denise Duval », qu'en fait, celle-ci égrène à son petit garçon, qu'il « faut chanter avec tendresse »), Jean Cocteau (Cocardes), Louis Aragon, Jean Anouilh, voire même Colette ou Garcia Lorca ou encore des anonymes du 17ème siècle (Chansons gaillardes). L'ouvrage, indispensable pour qui s'intéresse à Poulenc et à l'art du chant, est enrichi d'un catalogue chronologique des mélodies et d'un index des titres comme des incipits.