Claude ROLE : François-Joseph GOSSEC (1734-1829). Un musicien à Paris, de l'Ancien Régime au roi Charles X. Paris, L'Harmattan (www.harmattan.fr ), 2015, 384 p. – 35 €.

François-Joseph Gossec, orchestrateur de La Marseillaise, n'avait pas encore livré tous ses secrets. Claude Role s'est penché sur sa vie et a établi l'inventaire de son fonds musical. Il les situe dans leurs divers contextes historique, culturel, institutionnel et sociologique. Le compositeur, né à Vergnies en 1734, est mort à Passy en 1829. Il a fait ses études musicales et violonistiques au Monastère de Walcourt, à Maubeuge et ensuite à la Cathédrale d'Anvers.

Il a été notamment au service des Princes de Condé et de Conti et a joué un rôle considérable pour l'évolution de la Symphonie française dans la mouvance de l'École de Mannheim. Directeur des Concerts spirituels des Tuileries et de l'Académie Royale de Musique et, en 1795, fondateur — avec Bernard Sarrette — du Conservatoire National de Musique et inspecteur, il y a fait preuve de son sens réel de l'organisation. Claude Role met l'accent sur sa vie et la description de son environnement et, comme il le précise, ne vise à pas à l'analyse de ses œuvres. Il s'impose par le sérieux de ses recherches malgré le peu de sources disponibles et a réussi à croiser de nombreux documents complémentaires. Il évoque l'état de la question et des premières approches bibliographiques avec Julien Tiersot (lettres de musiciens au XIXe siècle) et les biographies par Pierre Hédouin, Georges Cucuel, Amédée Gastoué et Jacques Prod'homme. En fait, sur le plan événementiel, François-Joseph Gossec, qui a vécu quatre Monarchies, une Révolution, le Consulat, le Directoire, l'Empire et deux Restaurations, adhère à certaines idées nouvelles. Écrite d'une plume alerte, de lecture agréable, cette monographie relate les voyages du musicien, ses rencontres (graveur, peintres, ambassadeurs…) au hasard de ses activités. Cette époque de mutations est marquée par des querelles, des conflits politiques, mais aussi une société en expansion ayant connu la douceur de vivre, la musique, les plaisirs, les amours.

Au lieu d'affirmations péremptoires, l'auteur privilégie des hypothèses. Les lecteurs trouveront de nombreuses informations sur les programmes des Concerts spirituels aux Tuileries, les musiciens en vogue (Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, Jean-Philippe Rameau, Johann Stamitz), la célèbre Querelle des Bouffons entre 1752 et 1754 avec un relevé détaillé des événements occasionnés par cette crise esthétique ayant suscité un changement de goût. D'autres faits marquent cette époque : de nombreux travaux dans Paris, la découverte de la « Comète de Halley », la fondation de la première Loge maçonnique française. À partir de 1755, Gossec s'affirme comme compositeur influencé par l'École de Mannheim, et se distinguera tout particulièrement par sa Messe des morts (1759-1760) et son chef-d'œuvre : sa Missa pro Defunctis (vers 1758-1759). À l'attention de ses souscripteurs, il résume son objectif : « élever l'âme des artistes ». Sa Messe des Morts témoigne de sa maturité artistique et préfigure déjà les Requiem de Mozart, Berlioz et Verdi, à l'époque où d'autres musiciens (Pierre-Alexandre Monsigny, Charles-Simon Favart, François-André Danican Philidor) privilégient l'Opéra-comique. Gossec s'y engage, par exemple, avec Le Tonnelier. Lors de la crise dans l'administration des Concerts spirituels, il compose une symphonie. Entre 1761 et 1764, il sera au service d'Alexandre Le Riche de La Pouplinière et du Prince Conti et l'auteur relate de nombreuses péripéties lorsque Gossec suit ces derniers lors de leurs longs voyages : incendie (puis reconstruction) de l'Opéra, rencontres, obsèques de J.-Ph. Rameau…

Un chapitre est consacré à « Gossec et l'Opéra-comique », aux rôles des encyclopédistes et des Salons, à ses nouvelles compositions, à ses succès et échecs. Protégé par Charles de Rohan, ses œuvres feront l'objet d'admiration. Entre 1773 et 1776, Christoph Willibald Gluck règne à Paris ; le Concert spirituel est en phase de rénovation ; Gossec réfléchit alors aux destinées de l'Opéra dont il sera pensionnaire. La vie musicale parisienne se poursuit entre Gluck et Niccolo Vito Piccini. Son motet O salutaris (RH. 512) est très bien accueilli. L'École Royale de Chant, entre 1784 et 1789 — ayant pour mission de « former des sujets tant pour la Chapelle du Roi que pour l'Académie royale de musique et le Théâtre-Italien dans le goût des conservatoires d'Italie » — disparaîtra en 1793 au profit du futur Conservatoire National de Musique. Un climat d'émeute règne à Paris. À la fin de l'Ancien Régime, dès 1789, Gossec se fait le « chantre de la Révolution ». Les activités de l'Opéra reprennent ; ses œuvres figurent aux programmes des concerts et il compose une œuvre de circonstance : le Te Deum, opposant la conception liturgique de l'Église aux exigences d'une œuvre exécutée en concert. Les lecteurs découvriront au fil des pages les cérémonies de circonstance : fêtes-spectacles avec liturgie profane. Il participe toutefois de moins en moins spontanément à ces « réjouissances » et fêtes patriotiques. Outre sa Symphonie militaire (1789), d'autres œuvres sont signalées dans le Catalogue établi par l'auteur en collaboration avec Charles Hénin. Vers la fin de sa vie, Gossec se retirera de la scène publique pour vivre au calme, loin des soucis de la guerre. Les aléas de l'histoire sont évoqués par de nombreux détails et citations d'époque concernant, entre autres, la Garde nationale ayant pour mission d'être un établissement « où l'art du chant et des instruments à cordes puisse également se perfectionner. » Pendant l'annus horribilis (1793), ces musiciens interpréteront de nombreux chants patriotiques.

Suivent des récits très vivants décrivant en force le climat et la vie quotidienne entre 1794 et 1799, sans oublier le 14 juillet. Peu à peu, après la gloire, Gossec, vieux professeur du Conservatoire, tombera dans l'ombre, ses familiers s'en éloigneront, ses amis disparaîtront. En guise d'Épilogue,  l'auteur tente de répondre à la question : « Qu'a-t-on trouvé à la mort de Gossec ? » Il se réfère notamment à Georges Cucuel (p. 225). Toutefois, il est certain qu'entre 1795 et 1830, le Conservatoire a formé un corpus d'enseignement de premier plan. Après la Révolution et l'Empire, les élèves de Gossec assurent la transition. À noter les compléments indispensables regroupés sous le titre : « Éphéméride posthume » (1829-2002) et les multiples notes circonstanciées : introduction, puis notes relatives à chaque chapitre (p. 235-274) extrêmement détaillées, suivies de l'imposant Catalogue des œuvres de Gossec établi par Claude Role et Charles Hénin (p. 275-291), de la description précise des œuvres (circonstance, accueil…), de la Bibliographie générale (p. 345-363), de la Discographie (p. 364-368) et du copieux Index des Noms. Ce travail monumental a le grand mérite de ressusciter et de réhabiliter François-Joseph Gossec, compositeur ayant vécu dans une période particulièrement mouvementée de l'histoire de France et injustement oublié : une véritable Défense et illustration.