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Catégorie : Livres

Laurine QUETIN (dir.), Sylvie LE MOËL (éd.) : Métamorphoses de l'oratorio du XVIIe au XXIe siècle. Revue Musicorum (www.revuemusicorum.com ), N° 16, 2015, 137 p. – 29 €.

Ces sept études réunies par Sylvie Le Moël gravitent autour de la notion et de l'évolution de l'oratorio, forme née en Italie à l'époque de la Contre-Réforme. D'entrée de jeu,  le problème terminologique s'est posé pour les compositeurs et les musicologues à propos du récit de la Passion (selon Saint Matthieu, Saint Jean, Saint Marc, Saint Luc) mis en musique en Allemagne dans le sillage de Jean Sébastien Bach, Georg Philipp Telemann, Georg Friedrich Haendel, entre autres : s'agit-il de « Passion », d'« Oratorio de la Passion » ou de « Passion-Oratorio » ?

Sur ce problème terminologique se greffe aussi la finalité de l'œuvre, d'après Élisabeth Rothmund : « Liturgie ou concert ? », autrement dit : Église, salle de concert ou Opéra ? Comme le rappelle dans sa Préface Sylvie Le Moël : « l'Oratorio naît dans un contexte religieux propre à la spiritualité catholique, mais il connaît ensuite un essor remarquable dans les pays de culture protestante » (p. 5). Elle souligne sa dimension spectaculaire, narrative, dramatique et lyrique. Après la Passion luthérienne, le sujet de la Nativité est traité par Laurine Quetin à propos de l'œuvre éponyme (1774) de F. J. Gossec sur le livret de M. P. G. de Chabanon posant l'alternative : « un oratorio ou une pastorale ? ». Cette contribution comprend des exemples musicaux et une solide analyse des principes du compositeur (par exemple, la concision). Le poète mise sur l'évocation de la nature, et le compositeur sur le facteur émotionnel. Cette œuvre interprétée aux Concerts spirituels échappe au cadre traditionnel du genre de l'Oratorio et offre un « ensemble de tableaux marqués par des jeux de lumière et d'atmosphère proches de la pastorale ».

L'Oratorio allemand, au Siècle des Lumières, est illustré par Sylvie Le Moël avec la Cantate de la Passion (autre typologie) de C. P. E. Bach : Den Menschenfreund willst du verrathen ? L'Oratorio dramatique anglais des XIXe et XXe siècles est abordé par Meinhard Saremba avec le sujet : « The Life of Jesus dans les œuvres d'Arthur Sullivan et d'Edward Elgar ». Enfin, l'Oratorio français au XXe siècle est représenté par les Cris du Monde (oratorio composé en 1931 et créé à Soleure le 3 mai) d'Arthur Honegger dont le spécialiste Jacques Tchamkerten évoque les « heurs et malheurs d'une partition mal-aimée », précise les contextes (commande, représentations) et la genèse. Cette œuvre se situe dans la mouvance du krach de Wall Street, du fascisme qui se propage et de « l'emprise croissante du machinisme et le développement de la spéculation financière ». René Bizet résume ainsi le livret : « anxieux de se connaître soi-même, inquiet de son âme, l'être humain dans la multiplicité des cris du monde, réclame un instant de solitude et de silence. Mais… les hommes et les choses en tumulte ne lui permettent pas de se recueillir. En vain cherche-t-il, dès son réveil, à composer et à chanter son propre chant, les cris des usines, de ses frères de misère, des hommes au travail… tous et tout l'empêchent de contempler et d'exprimer ce qui est au plus profond de lui… ». Se référant à la solide tradition chorale suisse, Arthur Honegger, comme le précise Jacques Tchamkerten « ne craint ni les difficultés d'intonation, ni les chromatismes des lignes mélodiques, n'hésite pas à introduire des séquences parlées sur des rythmes déterminés, à utiliser fréquemment le chœur à bouche fermée… ». Des citations d'époque et de nombreux exemples musicaux étayent cette excellente analyse. Selon le jugement du critique Aloÿs Fornerod : « M. Honegger est évidemment  un sincère, et c'est sa vie intérieure qu'il exprime dans sa musique ». Grâce à Jacques Tchamkerten, l'Oratorio poétique : Cris du Monde, avec son objectif humaniste, jadis tombé dans l'oubli, se trouve désormais réhabilité. L'Oratorio américain est cultivé par John Adams (né en 1947) — avec, entre autres, l'oratorio élégiaque Next Year in Strength and Justice —, selon Mathieu Duplay, il le considère non pas comme un genre défini, mais spécule sur l'aspect narratif, introspectif et méditatif.

Ce volume est placé sous le signe des ambiguïtés et des paradoxes. Il offre un aperçu neuf dans  le domaine de la terminologie musicale et de la catégorisation : Passion, Histoire de la Passion, Passion-Oratorio, Oratorio de la Passion, Cantate de la Passion ; Oratorio-Pastorale et Oratorio dramatique. Il concerne trois domaines : allemand (intériorisé et luthérien), anglais (narratif et introspectif), français (catholique et réformé), et couvre plusieurs siècles : Époque baroque et classique, Siècle des Lumières, XXe et début du XXIe siècle. Il propose un état de la question autour de la notion d'oratorio, né en Italie au XVIe siècle et démontre « les capacités de renouvellement d'un genre dont la plasticité est le gage d'une rare fécondité ».