Contribution à une philosophie du sentir. Sampzon, DELATOUR FRANCE (www.editions-delatour.com). BDT0061. 2016, 192 p. - 20 €.

Ces trois verbes à l’infinitif sont associés à la « philosophie du sentir », partant du principe qu’au-delà de l’analyse desséchante, la musique doit être vécue sur le plan émotionnel et ressentie de l’intérieur. Anne Boissière, professeur d’esthétique et de philosophie de l’art à l’Université de Lille, spécialiste notamment de la pensée de Theodor W. Adorno, est très au fait de la « phénoménologie attentive au corps vécu », des idées du regretté André Schaeffner relatives à l’organologie et de Walter Benjamin et Th. W. Adorno. Elle propose une synthèse de ces divers croisements, rappelle que, lors de l’écoute, « les processus corporels et physiologiques » interviennent également.


Dans la première partie, l’auteur traite d’abord « l’émergence du rythme dans le domaine instrumental », puis souligne le rôle d’Émile Jaques Dalcroze et d’Adolphe Appia dans l’éducation rythmique et la marche. Par ailleurs, W. Benjamin s’intéresse à l’effet de la gestuelle du sonore par le truchement de la main et de la narration. Anne Boissière prend aussi en considération l’aspect mnémotechnique du style oral et manuel dans le style de Marcel Jousse. La deuxième partie concerne « l’espace en mouvement », l’énergie dans le prolongement d’Erwin Strauss et son approche du pathique sous l’angle de sa psychologie phénoménologique. La troisième partie : « Le temps vivant » et la « sentience » (sic) porte sur l’expérience de la durée. L’auteur se réfère non seulement à Th. Adorno, mais aussi à Henri Bergson ; mentionne les observations de Michel Imberty sur le « bergsonisme musical » et celles de Vladimir Jankélévitch sur l’expérience de la durée. Elle met aussi l’accent sur l’art de narrer et d’écouter, l’art étant une forme vivante et expressive. Au final, sa démarche globale vise la vitalité et le vécu ainsi que l’étroite union de l’« expérience de la musique et des processus corporels et physiologiques qui sont en jeu dans le rythme et l’écoute ».
À partir des trois actes sollicitant le rythme : « chanter, narrer, danser », avec une grande probité intellectuelle, Anne Boissière signale ses sources (p. 189-190), les développe et en élargit la portée. Grâce à sa vaste expérience pluridisciplinaire, à son esprit de synthèse et à son intelligente exploitation des connaissances antérieures et actuelles, l’auteur a réalisé une large ouverture intensément vécue. Apportant ainsi une contribution globale à la « philosophie du sentir », elle démontre que la musique procure une « énergie incomparable » et peut « surprendre le temps ».
Édith Weber