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Catégorie : Livres

Un couple… à la scène comme à la ville. 1 vol. Genève, Éditions PAPILLLON (www.editionspapillons.ch ). Collection 7e Note. 2016, 272 p. -36 €.

L’auteur : Paul-André Demierre, né à Fribourg en 1951, a été formé aux Conservatoires de sa ville natale et de Genève, puis au Conservatoire GiuseppeVerdi de Milan, notamment en direction d’orchestre. Musicologue et Docteur ès-Lettres, il a aussi été producteur à la Radio Suisse. Ce livre est, en fait, une monographie concernant un couple d’artistes extraordinaires, en réponse à des questions posées par l’auteur. Sa genèse remonte à 1980, où il a assisté à la représentation de Lucrezia Borgia avec Joan Sutherland, sous la direction de Richard Bonynge. Il devait alors réaliser une interview du maestro pour la Radio Suisse Italienne, et il en fut si impressionné que, trente ans plus tard, il a voulu retracer leurs carrières. L’éminent chef : Richard Bonynge (né en 1930) a, très jeune, été attiré par la musique : premières leçons de piano à 4 ans, formation au Conservatoire de Sidney, puis au Royal College de Londres où il se passionne pour la musique romantique et l’Opéra en particulier. À 14 ans, il interprète le Concerto en la mineur d’Edvard Grieg avec l’Orchestre Symphonique de Sydney. À Londres, il fait répéter de nombreux chanteurs et chanteuses. Il rappelle à cet égard : « J’ai épousé la plus grande et j’ai essayé de l’aider de mon mieux.

Elle m’a indiscutablement soutenu tout autant et, ensemble, nous formions une équipe soudée, unis dans une longue et inoubliable relation qui a duré cinquante-sept ans » (p. 6). Joan Sutherland (alias Dame Joan), « l’une des étoiles majeures au firmament de l’art lyrique du XXe siècle » (p. 7), est née en 1926 à Sydney. Elle raconte qu’elle a été initiée la musique par sa mère, puis par des professeurs du Conservatoire de Melbourne. En 1946, elle apparaît à Sydney comme choriste, puis soliste. En 1950, grâce à une bourse, elle étudie le piano et l’accompagnement des chanteurs au Royal College of Music de Londres. Herbert Freyer lui fait apprécier la musique romantique. Elle donne alors des concerts (Londres, Belgique) et s’intéresse beaucoup au théâtre. Les chapitres suivants — résultant d’interviews de Richard Bonynge — retracent sa carrière, évoquent ses souvenirs, ses tournées à l’étranger où elle s’affirme de plus en plus, leur mariage en 1954, ses rôles dans des opéras de Mozart, Haendel, Wagner et, en 1955, sa création de l’œuvre de Michael Tippett : The Midsummer Marriage. En 1959, Joan triomphe avec Lucia di Lammermoor et avec les disques DECCA (Donizetti, Verdi), EMI (Don Giovanni, entre autres). En 1960 : grand succès à Venise, avec Alcina (Haendel) et le disque The Art of the Prima Donna, puis à Dallas, Barcelone…
En 1962, Richard Bonynge remplace le chef d’orchestre au Théâtre Eliseo à Rome, où, pour leur première réalisation commune, elle interprète Alcina et I Puritani. Leurs carrières mouvementées se poursuivent en Amérique du Nord et au Canada. En 1964, elle se produit aux côtés de Luciano Pavarotti (Elvino) dans la Somnambula. Ils enregistrent un album de Noël : Joy to the World. Entre 1965 et 1973, le chef doit sélectionner des chanteurs et créer une future compagnie australienne. Ils entreprendront une longue tournée avec La Bohême, Lucia, La Somnambule, Faust, puis retourneront en Europe (Vienne, Milan). Ensuite : nouveaux triomphes et actes de bravoure à Seattle, avec Lakmé ; puis à Covent Garden, avec La fille du régiment. Elle y chante sa première Norma, « le rôle des rôles » (qu’elle avait abordé à Vancouver). En 1968, en concert au Royal Albert Hall de Londres, ils interprètent l’édition française originale des Huguenots de Meyerbeer. Puis, leurs deux carrières se déroulent « parallèlement, en laissant à chacun les opportunités d’engagements différents » (p. 82). Leurs prestations à Buenos Aires, au Teatro Colon, sont évoquées ; ils voyagent constamment (Madrid, Chicago, Florence, Philadelphie…). Au fil des pages : les opéras s’enchaînent : Lucrezia Borgia (1972) dans le rôle titre ; Die Fledermaus (La Chauve-souris) ; Esclarmonde (1974) à l’Opéra de San Francisco en « première exhumation moderne » ; Il Trovatore… Ils ont aussi donné en anglais The Merry Widow (La Veuve joyeuse) de Franz Lehar.
Depuis 1977, leur vie si animée se poursuit de par le monde, avec de très nombreux concerts et récitals. En 1982, ils figurent à l’affiche du Met et, en 1984 — à l’occasion des 10 ans de collaboration avec l’Australian Opera —, la Télévision australienne produit en hommage le documentaire : Sutherland, a Celebration. Les chapitres suivants font état d’un nouveau rôle donizettien : Anna Bolena et de son dernier rôle scénique : Ophélie, sans oublier les 25 ans de carrière de Joan au Met. Le chapitre XXXV, particulièrement émouvant, concerne « les derniers éclats d’une grande voix ». Richard Bonynge continuera sa carrière sans Joan. À partir de 2000, son activité se partage entre l’Australie et les États-Unis. Le chapitre XXXIX évoque le décès de Joan, le 10 octobre 2010, mais Richard précise : « C’est elle qui m’a donné le courage de poursuivre… ». En guise de conclusion, Pierre-André Demierre demande au chef de préciser le regard qu’il porte sur la carrière de sa femme et la sienne. Voici sa réponse : « Je suis heureux de la longue carrière que Joan et moi avons pu mener et du nombre d’ouvrages rares que nous avons pu exhumer… Mais la direction des théâtres l’a sollicitée, cela va sans dire, surtout pour des partitions brillantes mettant en valeur ses aigus et suraigus… Ce qui importe, c’est de pouvoir révéler des partitions de valeur qui ont été reléguées aux oubliettes » (p. 207). Ce livre bénéficie de nombreuses et remarquables photographies émanant de Collections particulières se déroulant comme le film de leur jeunesse à leur vieillesse, illustrant leurs divers cadres d’activités, les rôles et costumes, leur environnement autour des plus grandes personnalités. Il comprend également leur imposante discographie (avec DVD) respective par compositeurs et catégories et, surtout, l’Index de tant de célébrités avec Biographie sommaire : compositeurs, chefs, metteurs en scène, chanteurs, interprètes… (p. 228-270).
Grâce à Pierre-André Demierre qui a exploité des sources authentiques et de première main (entretiens avec Richard Bonynge ; documents d’archives), ce livre, remarquablement mis en page par Marie-Christine Papillon, projette un éclairage significatif sur la vie d’artiste et sur un exceptionnel couple passionné par l’opéra. Pour la postérité : bel exemple de fructueuse et intense collaboration « à la scène comme à la ville ».