Sylvie BOUISSOU, Graham SADLER et Solveig SERRE (études réunies par) : Rameau, entre art et science, Coll. Études et Rencontres de l’École des Chartes, n°47, Paris, École des Chartes (www.enc-sorbonne.fr), 2016, 554 p. – 26, 50 €.

 

La formulation succinte : « entre Art et Science » résumerait à elle seule l’apport et le rôle de Jean-Philippe Rameau, né à Dijon en 1683 et mort à Paris en 1764. Compositeur et théoricien, il a déployé des activités multiples. Ses enjeux théoriques ont suscité des débats et des discussions dans diverses spécialités : musicologie, analyse, esthétique, linguistique, mathématiques, interprétation…Présenté par Sylvie Bouissou, Graham Sadler et Solveig Serre avec une méthodologie exemplaire et bénéficiant d’une excellente typographie, cet ouvrage est structuré en 6 parties. La première : « Rameau face aux Théâtres » souligne son opposition à la réforme dramatique envisagée par Voltaire, replace sa production dans le contexte des Théâtres de la Foire et des parodies, mais aussi de l’Académie Royale de Musique ; pose une question pratique : « comment terminer un opéra ? ». La deuxième : « Regards sur Rameau », grâce à de minutieuses

recherches d’archives, le situe à Dijon, dans son environnement mondain et sociologique et dans son contexte maçonnique (Louis de Cahusac), sans oublier son lecteur attentif, Nicolas-Louis Le Dran (1687-1774). La troisième : « Interpréter Rameau » concerne les critères d’exécution à l’époque (1764-1787) de Christoph Willibald Gluck, étudie le cas esthétique d’Hippolyte et Aricie ; à noter : plus d’un siècle d’enregistrements des œuvres de Rameau (1904-2014) si révélateurs. La quatrième : « Au cœur des sources » évoque les copistes de Rameau, sa réception (à Lille) à travers la Collection Decroix. La cinquième : « Enjeux théoriques » présente des idées de Rameau (ainsi que de Jean-Jacques Rousseau et Jean Le Rond d’Alembert) relatives à la théorie (architecture harmonique, tétracorde, théorie et pratique de la basse fondamentale…). La sixième partie : « Méthodes d’analyse et interdisciplinarité » est la plus significative de toutes ces contributions françaises et anglaises, assorties de résumés français détaillés. Elle aborde, entre autres, sa théorie des modulations, l’évolution de son langage dans ses Tragédies en musique, donne un exemple précis : le monologue d’Armide et étudie le développement de la critique musicale au XVIIIe siècle (accompagnée d’une judicieuse typologie des critiques). En guise de conclusion, étayée par des exemples musicaux analysés avec finesse, la question fondamentale : « La théorie de Rameau, un outil d’analyse ? » est posée par Raphaëlle Legrand. Elle observe que « somme toute, une telle approche analytique historicisée possède la saveur d’une recherche en archives : les traces du passé restent muettes sur bien des points, mais nous apportent souvent ce que l’on n’avait pas cherché. » (p. 464).

 

Ces études — y compris le Catalogue thématique — sont à compléter par la lecture des ouvrages signalés dans la très éclairante Bibliographie raisonnée, modèle du genre. Elle concerne notamment L’art de bien chanter (1679) de Bénigne de Bacilly, l’Histoire de la musique et de ses effets (1715) de Pierre Bourdelot et Jacques Bonnet ou encore les idées de son contemporain Johann Mattheson (1681-1764)… et, après 1800, entre autres, les travaux d’Arthur Pougin (Rameau, essai sur sa vie et ses œuvres, 1876), la Thèse de Paul-Marie Masson (L’Opéra de Rameau, 1930) et, plus proches de nous : les publications de Jérôme de La Gorce, Sylvie Bouissou… Cette somme intradisciplinaire souligne le parcours entre Art et Science de l’« artiste philosophe » (selon D’Alembert), l’évolution de la théorie musicale, de l’approche analytique et des critères d’interprétation dans la longue durée. Une mise au point décisive du cas Rameau.