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Catégorie : Livres

Bruno GINER et François PORCILE : Les musiques pendant la guerre d'Espagne. 1Vol. Paris, Berg International (www.berg-international.fr), 2015, 235 p. 19€ Voilà un ouvrage que l'on referme avec le sentiment de mieux appréhender la réalité culturelle espagnole depuis l'angle de la musique avec une prise en compte précise et sans concession du drame que ce pays a vécu pendant la guerre civile entre 1936 et 1939 mais aussi avant et après. Disons-le d'emblée, les auteurs, Bruno Giner et François Porcile, sont nettement en faveur des républicains et pour le moins critiques à l'égard du franquisme. Ainsi détaillent-ils ce que la République, régime légitime du pays, a initié pour sortir le pays de l'obscurantisme dominant durant la royauté et ce que le franquisme détruisit et étouffa jusqu'à la mort de son leader en 1975. Ce qui est particulièrement bienvenu, c'est le souci mis par les auteurs à ne pas établir de hiérarchie entre les genres musicaux : tous ont droit de cité, ce qui permet d'avoir une étude poussée en particulier des cancioneros dont les textes épousent les événements -le plus souvent tragiques -. Mais c'est toute la production musicale du pays, quel que soit le genre, qui est inspirée par les événements ainsi que le souligne Maurice Ohana : « De tout temps, la musique de la péninsule a été intimement mêlée à la vie de l'événement. L'Espagnol s'exprime en musique avec un instinct millénaire ». (p.49). Tout le livre se comprend à la lumière de cette phrase, ce qui justifie la part importante prise par la description du contexte politique.

 

 

 

Outre le déroulement chronologique chapitre après chapitre, des encarts donnent à lire des précisions sur les personnages cités et sont reproduits les textes de nombreux cancioneros essentiellement en fin d'ouvrage sur près de 40 pages en version bilingue. On notera le rôle important de Federico Garcia Lorca dans la collecte de ces chants populaires. La folie de la guerre civile est illustrée par  l'évocation de déchirures familiales comme celle que l'on trouve entre les frères Halffter, Rodolfo le républicain  d'un côté, Ernesto le franquiste de l'autre, tous deux compositeurs. Les auteurs mettent bien en évidence que la Guerre d'Espagne n'est pas un phénomène isolé : Mussolini et Hitler dirigent leur pays et apportent leur aide aux rebelles espagnols, ce qui a pour effet de susciter des élans de solidarités au profit de la République de la part de l'URSS, mais hélas, nullement de la part des démocraties qui se réfugient derrière le concept illusoire de non-intervention. Autrement dit les solidarités en provenance des états démocratiques seront le fait d'initiatives individuelles, sans doute prestigieuses mais pas décisives sur le terrain militaire.  Grâce à l'ouvrage de Bruno Giner et François Porcile, on découvre nombre de compositions à l'intention des Brigades Internationales d'auteurs étrangers parfois présents sur le terrain comme Hans Eisler, Wolfgang Simoni plus connu sous le nom de Louis Sager, ou le célèbre comédien-chanteur Ernst Busch.

 

 

 

Autrement-dit ces « musiques pendant la guerre d'Espagne » ne sont pas seulement le fait de compositeurs espagnols mais sont aussi le fruit de la créativité solidaire de nombreux artistes européens. Outre les musiciens allemands cités à l'instant, on évoquera les artistes français. Ceux-ci furent réunis dans le « Groupe des amis de l'Espagne », présidé par Elie Faure. On y trouve, par exemple, Roger Désormière, Georges Auric, Louis Durey, Charles Koechlin, ce dernier ayant composé une remarquable musique pour le documentaire de Henri Cartier Bresson « Victoire de la Vie » (1938) (p.110). Pour plus de précisions on recommandera la lecture du chapitre V « Empathies musicales et solidarités internationales ».

 

 

 

L'après-guerre est aussi traitée, ce qui permet de suivre le cheminement de nombreux musiciens, certains ayant construit une carrière internationale à partir de l'Espagne franquiste comme les chefs Autolfo Argenta, Enrique Jorda ou Eduard Todra, d'autres ayant quitté une Espagne qui n'était plus la leur comme bien évidemment Pau Casals ou le compositeur Roberto Gerhard (p.35) réfugié en Grande Bretagne. A son propos on peut regretter que son talent pourtant reconnu soit à présent ignoré des salles de concerts alors que sa production est jalonnée de chefs-d'œuvre comme le ballet « Ariel » (1934), la symphonie « Homenaje a Pedrell » (1941), hommage à son maître Felipe Pedrell ou « La Peste » (1964), composition essentielle basée sur le texte d'Albert Camus. Ses œuvres, tout en étant souvent sous l'influence de Schönberg dont il fut l'assistant à Vienne, restent enracinées dans la culture musicale espagnole. Mais à côté d'un nom connu, même si ses œuvres restent encore trop confidentielles , combien de musiciens oubliés comme le rappellent nos deux auteurs ! Et ceux-ci de citer (p.174) Bacarisse, Pittaluya, Duran, Remarcha.

 

 

 

Livre important qui a des résonances très actuelles lorsqu'il est rendu compte de l'exode massif vers la France (500 000 personnes) à la suite de la défaite des Républicains, et qui contribue à mieux nous faire connaître la vitalité créatrice espagnole malgré un contexte dramatique et souvent destructeur, en nous invitant à découvrir des compositeurs de grande qualité.