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Catégorie : Livres

Un livre et sa démonstration discographique 

Martha COOK : L'art de la Fugue. Une méditation en musique, 1 volume, Paris, Fayard (www.fayard. ), 2015, 271 p.  17 €.

Jean Sébastien BACH : Die Kunst der Fuge. Martha Cook, clavecin. 1CD Passacaille :  1014 (www.passacaille.be ).

La claveciniste et musicologue américaine Martha Cook lance une autre « clé de lecture » suscitant une autobiographie et une autre conception de L'art de la Fugue dont l'ordre de succession des Contrepoints a intrigué tant de spécialistes, par exemple Jacques Chailley qui — dans sa « mise en ordre » des quatorze fugues et quatre canons — a davantage prôné une logique d'ordre musical et philologique. Après avoir examiné à fond la partition dans ses états successifs : manuscrit autographe, édition posthume datant de 1751-1752 (p. 259 sq.) réalisée dans la précipitation et Annexes du MS. P 200 (canons…, choral), elle suggère une approche absolument inédite s'appuyant sur la Théologie de la Croix élaborée par Martin Luther.

 

Son raisonnement, fondé sur la Rhétorique classique, comprend explicatio autour de la question : « L'Art de la Fugue, une genèse biblique ? », puis applicatio et, en conclusion, elle avance qu'il s'agit d'une « cantate imaginaire » spéculant également sur l'allégorie des nombres. Martha Cook considère L'Art de la Fugue comme une « méditation en musique » autour de l'Évangile de Luc, chapitre 14, versets 27 à 35. Cette démarche très approfondie sur les plans littéraire, biblique et exégétique permet de restructurer l'œuvre autrement en rétablissant les contrepoints selon une logique textuelle.

L'auteur précise l'origine de ses investigations en ces termes : «… j'ai découvert l'essai d'un poète et éditeur connu pour son travail sur Hölderlin, qui, commentant le premier contrepoint de L'Art de la Fugue, y entendait résonner, dans l'allemand de la Bible de Luther, la voix du Christ prédicateur et, plus précisément, le passage de l'Évangile de Luc : Wer nicht sein Kreuz trägt, und mir nachfolgt, der kann nicht mein Jünger sein » : Celui qui ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut pas être mon disciple (p. 16-17). Elle se réfère donc à la « théologie de la Croix » tant prônée par le Réformateur allemand. De nombreux traits de l'œuvre confirmant l'hypothèse, fondée sur toutes ces réflexions (cf. p. 17sq). Ces explications probantes sont encore confirmées par le fonds à dominante théologique et herméneutique de la bibliothèque personnelle de Bach qui contenait, par exemple, la Bible de Calow (Wittenberg, 1581, récemment découverte aux États-Unis) qu'il avait annotée notamment pour ses Cantates pour le choix des textes (c'est nous qui soulignons). Ce livre très circonstancié fournit donc tous les supports nécessaires à l'appréhension des intentions de Bach. Toutefois, à côté de l'exégèse biblique, le travail didactique du Cantor de Leipzig peut aussi se situer dans la mouvance de la combinatoire (Kombinationslehre) lancée par Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716).

Pour une meilleure compréhension, tout en écoutant le disque, les mélomanes gagneront à suivre conjointement cette démarche complexe : dans l'Annexe I avec extraits de l'Évangile de Luc (14, 27-35) en allemand (p. 256) dans le texte de Martin Luther (1545) un peu modernisé ou dans la traduction française (p. 257) de Port-Royal (1657-1700), puis dans la partition des Contrepoints correspondants (selon le nouvel ordre de succession) et, enfin, dans les analyses et commentaires de Martha Cook étayés d'exemples musicaux significatifs. Ils pourront ainsi additionner (selon la notation alphabétique allemande : première note A = La…) les nombres traduits par sa signature et ceux correspondant aux versets bibliques :

 

       B A C H        2+1+3+8     = 14                                  

       J. S.               9+18            = 27                                                 

       Luc 14, 27    1+4+2+7      = 14

       soit                27+14          =  41  (correspondant à J. S. BACH).

 

Cette association BACH-LUC ressort donc d'une triple démarche tenant compte de la signature de Bach, des références bibliques de l'Évangile de Luc, des analyses et justifications par Martha Cook associant également les Contrepoints, la Fugue inachevée et le célèbre Choral Wenn wir in höchsten Nöthen sein (Au plus profond de la détresse).

Grâce aux talents de musicologue avisée et d'excellente claveciniste, ayant parfaitement décrypté les intentions du Cantor de Leipzig et grâce à cette démarche sonore, spirituelle et théologique, voici, « au-delà des notes », une autre écoute méditative au service de l'émotion et du message de J. S. Bach dans L'Art de la Fugue.