Il y a aura quatre ans le 9 décembre prochain, disparaissait Jacques B. Hess qui, "professeur de jazz" du département de musicologie de Paris IV au temps jadis, a laissé un grand souvenir à tous les étudiants ayant eu la bonne fortune de suivre ses cours. En lisant cet ouvrage, tout à la fois si savant et si ouvert, il m'est revenu que cet excellent maître déplorait régulièrement le caractère prétendument inconciliable de la musique "contemporaine" et du jazz, deux visages si marquants du génie musical de son siècle.

Sans doute eût-il été particulièrement heureux de cette magnifique contribution qui se signale, au-delà de son sérieux et de son éclectisme, par un équilibre exceptionnel dans la qualité. Il n'est rien question de prouver ici, non plus que de régler on ne sait quel différend esthétique. L'ambition supérieure des contributeurs, dirigés par Ludovic Florin et Jean-Michel Court, ne ressortit pas à l'incantation, mais à l'argumentation. À mesure que les pages ajoutent au discours, le lecteur prend conscience que la dissociation du jazz et de la création "contemporaine" (qui me donnera la définition satisfaisante d'une création "non-contemporaine" ?) relève plus de la convention paresseuse que de la réflexion esthétique. Aussi les auteurs, sans jamais tomber dans le piège d'un scientisme qui fit les beaux jours d'une certaine musicologie surannée, n'hésitent-ils pas à solliciter les leçons de l'histoire, de l'ethnologie, de la sociologie… mais aussi, avant tout, de la musique ! Car il ne suffit pas de nommer les catégories pour les apparier et c'est au prix d'un effort saisissant que l'on voit ainsi surgir les passerelles reliant, de façon parfois troublante, inattendue, ces deux hypostases de la création musicale de notre temps. Il fut un temps où l'auteur de ces lignes entendait ses camarades de l'orchestre de jazz de la Sorbonne lui affirmer gaîment que pour un musicien classique, « la partition fermée, il n'y avait plus personne » ! À quoi il répondait, avec la même gaîté, que pour un musicien de jazz, c'est quand la partition était ouverte qu'il n'y avait plus personne ! Heureuse époque où les propos les plus inconséquents passaient pour de bons mots ! Qui s'avisera aujourd'hui de parler de jazz et de musique contemporaine sans postuler que le jazz est musique contemporaine ? Il faut lire cet ouvrage remarquable ; certains passages, c'est vrai, sont ardus, presque toutes les contributions exigeant une pratique solfégique raisonnable. Mais au total, quel bonheur que cette mise en lumière méthodique des postures et des stratégies de la création sonore, de ses pratiques, de ses archétypes, ou encore du caractère irréductible de l'écrit au non-écrit ! Et comment, en propos terminal, ne pas recommander la brillante contribution de Ludovic Florin et Jean-Michel Court dans leur introduction-synthèse (tirée du colloque ayant donné son nom au volume) ainsi que celle, tout aussi captivante, de Cécile Auzolle sur l'apport du jazz dans l'opéra Wintermärchen de Philippe Boesmans ? Double démonstration d'une évolution radicale de la pensée musicologique dans la dernière décennie.