Textes réunis par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont : POLYFREE  : La jazzosphère, et ailleurs (1970-2015). 1vol. Paris, Outre Mesure, 2016, 352 pages, 25 €.Sous ce titre insolite, paraissent, réunies dans la collection Contrepoints par Philippe Carles et Alexandre Pierrepont, quelque 29 contributions dues à autant de spécialistes, véritable ovni dans la publication musicologique contemporaine. C'est donc du jazz et de sa sphère qu'il sera question, mais selon une perspective résolument novatrice qui, tournant le dos à la nostalgie trop souvent associée à cette musique inscrite dans le "vif", ne craint pas proposer ce que les directeurs de l'ouvrage nomment eux-mêmes un "travelling panoramique sur les années

1970-2015". Loin de récuser la notion d'inventaire, les contributeurs en acceptent gaîment ses plus plaisants caractères : l'enchevêtrement, la diversité, voire l'hétérogénéité… Nulle prétention d'exhaustivité dans cette affaire ; bien au contraire, le lecteur est prié tacitement de poursuivre lui-même la réflexion sur les voies ouvertes, de contester le parti-pris de tel auteur, la recension de tel critique, la version de tel instrumentiste. En un mot, le jazz est ici traité par effet-miroir, les contributeurs opérant avec la même liberté et les mêmes contraintes que les musiciens engagés dans une performance dont on leur aurait fourni le "chemin de fer" mais non, au risque accepté et jouissif de certains déraillements, la carte des aiguillages ! D'emblée, il ne s'agit de rien de moins que de "libérer l'héritage des vivants Free", de "décoloniser le présent des grands noms du passé Free", etc. Au gré de ce périple aussi divertissant que savant, des silhouettes passent, des noms surgissent, des mouvements s'affirment, étrange ballet dont l'unité profonde ne se discerne qu'au prix d'une patiente attention, la jazzosphère calquant ici l'image de ces fourmilières, vastes usines ou partitions de Varèse (!) qui, déroutantes au premier regard, frappent progressivement l'observateur par la vigueur de leur effort unitaire.

 

Peut-être le plus grand mérite de cet ouvrage reste-t-il sa capacité à dépasser, sans l'ignorer, la dimension politique et sociale du jazz, pour en postuler l'incomparable originalité et, surtout, rappeler que loin d'offrir un simple reflet du monde, cette musique, monde en soi, offre au génie contemporain un espace unique de développement et de variation. Rien de plus éclairant, de ce point de vue que les contributions de Marc Chemillier et Christian Béthune, relatives aux musiques électroniques et au rap en regard du "champ jazzistique". Ou encore que la démonstration offerte par Ludovic Florin dans le chapitre au titre tellement explicite : Jazz(s) et… musique(s) contemporaine(s) : le continent négligé. Ailleurs, c'est le rock qui est convoqué par Guy Darol, Steve Coleman par Xavier Daverat, l'Europe Free de 1970 par Francis Hofstein ou le Jazz au Japon par Michel Henritzi ! J'ai déjà eu l'occasion, dans ces colonnes, de saluer la chère ombre, disparue mais toujours souriante, de Jacques B. Hess ; sans savoir, parmi tous ces contributeurs, lesquels seraient ses disciples, j'ai songé qu'il aurait salué le ton nuancé de gravité de Denis-Constant Martin (Afrique du sud : les incertitudes de la modernité) aussi bien que la passion militante de Jean-Paul Ricard (Jazz au féminin : la longue marche) ou que la vigueur roborative de Jean Rochard (La batterie à toute épreuve) ! Sans préjudice de tous les autres chapitres, chacun riche d'une réflexion originale. Une fois démontrée enfin, par Jean-Louis Comolli, la Nécessité du Jazz, une bibliographie et une discographie électives, suivies par les notices biographiques des contributeurs et par l'index, complètent l'information du lecteur.