Philippe CHARRU et Christoph THEOBALD : Johann Sebastian Bach, interprète des Évangiles de la Passion, Paris, VRIN (www.vrin.fr ), Coll. Musicologies, 2016, 412 p. -  30 €.Philippe Charru, organisateur du Colloque : Le Baroque luthérien de J. S. Bach (Paris, 2005 ; actes publiés en 2007), est aussi co-auteur, avec Christoph Theobald, des ouvrages très remarqués : La pensée musicale de Jean Sébastien Bach : les chorals du Catéchisme luthérien dans la Clavierübung… (Paris, Cerf, 1993) et  L'esprit créateur dans la pensée musicale de J. S. Bach : les chorals de l'autographe de Leipzig (Sprimont, Mardaga, 2002). En spécialistes des rapports entre la théologie et la musique, les deux intrépides chercheurs

ont uni leurs compétences et leurs solides expériences au service de J. S. Bach : l'un étant organiste (Saint-Ignace, à Paris), professeur d'esthétique au Centre Sèvres (Faculté jésuite de Paris) ; le second, professeur de théologie fondamentale et de dogmatique à la même Faculté. Ils proposent ainsi une approche pluridisciplinaire et herméneutique des Passions selon Saint Jean et Saint Matthieu du Cantor de Leipzig, en conformité avec la tradition leipzicoise. Leur démarche, qui ne dissocie évidemment pas le texte de la musique, a pour motif conducteur l'intériorisation du drame de la Passion associée à la puissance émotionnelle.

D'entrée de jeu, les pages liminaires démontrent déjà le sérieux de leur méthodologie  avec un Glossaire indispensable pour éviter tout malentendu terminologique ; les Abréviations et Conventions. En fin d'ouvrage, la bibliographie (thématique) rappelle les sources (Saint Augustin, Bernard de Clairvaux, B. H. Brockes, J. N. Forkel, M. Luther, Picander (Henrici), entre autres ; des documents et Biographies marquantes (Ph. Spitta, A. Basso, K. Geiringer…), ainsi que la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible) — il conviendrait de signaler celle de Louis Segond (plus familière aux Protestants) — ; des ouvrages d'esthétique (A. Pirro, A. Schweitzer, Chr. Wolf) et sur les Passions (J. Chailley, G. Cantagrel…) : autant de références utiles aux lecteurs qui apprécieront également les illustrations (portrait de Bach ; traduction de la Bible par M. Luther éditée par A. Calov, avec annotations et signature autographe (1733) ; partitions).

La Première Partie (Chapitres I-III), de caractère historique, évoque les traditions des Passions en général, puis typiquement leipzicoise, enfin luthérienne privilégiant la prédication ainsi que les enjeux théologiques et dramatiques. Elle aborde aussi les critères d'interprétation, présente les formes spécifiques : récitatif, chœur de la turba (foule), l'impact des chorals luthériens — apanage et identité de la musique protestante allemande —, les arias, le chœur d'entrée et le chœur final et insiste sur la « médiation stylistique de la théologie de la Passion ».

La Deuxième Partie (Chapitres IV-XI), très développée, concerne la « lecture de la Passion », d'abord la Johannes Passion reconstituée (cf. édition de la Neue Bach Gesellschaft) — dans laquelle Bach honore « la spécificité de la tradition johannique » (vision dramatique de l'existence humaine) —, puis la Matthäus Passion. Elle traite judicieusement le passage du texte biblique au livret ; l'architecture sonore, placée sous l'angle symbolique (aspect très important), sans oublier la dramatique de conversion, la valeur pédagogique de l'empathie et l'incitation de l'auditeur à la pénitence (Buss und Reue), tout en rappelant les fruits de la Rédemption. La lecture continue est divisée en épisodes sous-titrés, la Passion étant, dans le contexte du culte luthérien, chantée avant et après la prédication du pasteur. Les Tableaux (en annexe) signalent les sources des textes (différentes versions de la Passion selon Saint Jean) et la structure musicale. La traduction française figure à côté du texte allemand ; quant à l'interprétation, le nombre de chanteurs — répartis sur les deux tribunes de Saint-Thomas avec le grand orgue et l'orgue de chœur — est indiqué. Au chapitre XI, la lecture continue (Saint Matthieu) est aussi étayée de citations musicales monodiques et polyphoniques significatives, par exemple le motif cruciforme de la croix relevé par le regretté Philippe Harnoncourt (p. 291). En Annexe B : 22 tableaux facilitent la compréhension des paroles et précisent les sources littéraires et mélodiques des différentes versions, l'instrumentation, la répartition des deux chœurs…

La Troisième Partie (ch. XII-XIV), très neuve — après une approche comparative des deux Passions —, est dévolue à la Theologia Crucis (Théologie — sonore — de la Croix) exposée dans les deux œuvres. Elle dégage les « voies spirituelles » diversifiées dans leurs architectures respectives. Bach s'est inspiré de prédications et de méditations dans la mouvance de l'orthodoxie luthérienne.

La conclusion, — paradoxalement mais à juste titre — intitulée : Ouverture (p. 395), est d'une richesse extrême. En fait, chaque constat, voire chaque phrase, est à même de susciter la réflexion. La démarche reste donc encore et toujours « ouverte ».  Grâce à la longue expérience et au labeur méticuleux et minutieux de Philippe Charru et Christoph Theobald, les lecteurs et mélomanes, théologiens et historiens, pasteurs et fidèles, chefs et chanteurs, bénéficient désormais de ce modèle d'exégèse croisée et transdisciplinaire rarement atteinte. Incontestablement : un monument.