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Catégorie : Livres

Philippe CANGUILHEM : L'Improvisation polyphonique à la Renaissance. Paris, Classique Garnier, Coll. Arts de la Renaissance européenne, ARE 5, 2015, 263 p. —69 €.

Spécialiste de la musique de la Renaissance et des sources théoriques et pratiques — après avoir dirigé l'ouvrage intitulé : « Chanter sur le livre » à la Renaissance (Turnhout, Brepols, 2014, cf. Lettre d'information n°82, juin 2014) et rédigé un article éponyme « Singing upon the book » — Philippe Canguilhem, professeur à l'Université de Tours, aborde les problèmes du contrepoint et de l'improvisation : d'une part vocale (plain-chant, polyphonie), d'autre part instrumentale, et également de l'improvisation soit individuelle, soit collective, car tout n'est pas consigné par écrit et l'improvisation peut aussi susciter la virtuosité. Il est donc possible de chanter autre chose que ce qui est écrit.

 

Sa solide démarche est sous-tendue par une exploitation approfondie des traités notamment de Bartolomé Ramos de Pareja (1482), Heinrich Glarean (1516…), Adrian Petit Coclico (1552), Hermann Finck (1556), Gioseffo Zarlino (1558), Seth Calvisius (1594), Marin Mersenne (1636)… jusqu'à Carl Dahlhaus (1977). Il se réfère aussi aux différentes catégories de polyphonies improvisées établies par Klaus Jurgen Sachs, tout en tenant compte des répertoires et, plus particulièrement, ceux des Maîtrises des Cathédrales en Italie, en Espagne et également en France.

Philippe Canguilhem observe qu'il n'y a pas de corpus théorique solide à propos de la musique improvisée aux XVe et XVIe siècles, mais que la théorie poétique et rhétorique permet une certaine approche du concept. Les Humanistes florentins s'intéressent à la création spontanée, dans la mouvance d'Ange Politien (1454-1494) et de Marsile Ficin (1433-1499) qui insiste sur l'inspiration, voire l'inspiration divine ; elle est aussi immédiate. Dès l'Antiquité gréco-latine, l'improvisation poétique avait suscité l'admiration par son effet de présence (donc sans préparation) et la dimension physique de sa prestation. De plus, le public stimule l'art oratoire.

L'auteur dégage un premier point de vue : en situant la création polyphonique « entre oralité et écriture », il est évident d'associer improvisation et oralité. Il rappelle aussi la pratique de l'improvisation en langue vernaculaire, la pratique du contrepoint et met l'accent sur le fait que la composition exige une longue préparation, alors que l'improvisation est marquée par l'absence de préméditation. Cette « non-préparation » est liée à l'oralité et à l'extemporalité (cf. verbe anglais : to extemporise, signifiant improviser, c'est nous qui soulignons). Le second point de vue soulève un contresens historique consistant à introduire une différence substantielle entre l'écrit et l'oralité (p. 34). En fait, il n'y a pas de hiérarchie entre les deux, et la musique de la Renaissance est caractérisée par la relation d'interdépendance entre oralité et écriture.

Une partie porte sur les techniques, le contrepoint ad videndum (à visualiser), le chant collectif et le faux-bourdon... Enfin, la dernière concerne « le spectacle du contrepoint » sous divers aspects : émulation, vanité, virtuosité, ostentation, habileté, tendances contrapuntiques et également la pratique en Espagne (joutes contrapuntiques) et en Italie, ainsi que le recrutement. Philippe Canguilhem évoque ainsi les effets de cette pratique au XVIIe siècle, en ces termes : « lorsqu'il [Soriano] chantait, il était tel une furie infernale, puis devenait un ange en revenant au contrepoint sonore, et il était si vif dans la conduite des dissonances qu'il resta connu pour cet exercice. » (p. 235, d'après Giovanni D'Avella, 1657). En définitive, selon l'auteur, le processus de création est éloigné du concept de composition.

Actuellement, certains Conservatoires organisent des cours d'Improvisation historique, et ce thème a aussi donné lieu à des Colloques. Le livre vient donc à point nommé car, au fil des chapitres, la réalité de l'improvisation musicale est abordée sous divers angles : problème du latin, chanter « par usage », chanter sans la musique, musique improvisée à l'instrument ou encore chanter « sur le livre à l'Église » (activité quotidienne). Également reflet des tendances actuelles (fin XXe-début XXIe siècle), cette publication est complétée par une imposante Bibliographie (p. 259-263) avec références à des titres en plusieurs langues allant du XVIe siècle à nos jours et traduisant la complexité, la diversité et l'évolution du sujet magistralement traité par Philippe Canguilhem, très au fait des principes et techniques, du répertoire spécifique (illustré par de nombreux exemples musicaux) et de la pratique ancienne et actuelle. Ouvrage éclairant et sujet « dans le vent ».