En Alsace annexée par l'Allemagne nazie entre 1940 et 1944, la musique de compositeurs juifs ou étrangers, considérée comme « dégénérée » (entartete Musik), était interdite. En Allemagne occupée entre 1945 et 1949 après la capitulation du IIIe Reich, le processus de dénazification est engagé et la renaissance artistique se manifestera différemment à l'Est et à l'Ouest, en fonction des idéologies politiques et des valeurs de démocratie et de liberté défendues par les Alliés. Celles-ci se répercuteront sur la production musicale, artistique, littéraire, cinématographique et théâtrale.

 

Élise Petit — Docteur en musicologie, spécialiste de la création musicale et des orientations idéologiques en Allemagne (avant et après 1945) — a regroupé une douzaine d'articles ponctuels autour de l'articulation des deux problèmes : « démocratisation de la musique » et « liberté ». Il en résulte deux acceptions idéologiques : d'un côté, en Allemagne de l'Est, « l'esthétique du réalisme socialiste prévaut » (p. 4 de couverture) ; de l'autre côté, l'Allemagne de l'Ouest remet à l'honneur les musiciens et les esthétiques qualifiés de « dégénérés » par le IIIe Reich. Comme le souligne É. Petit : « la rééducation du peuple allemand se mue progressivement en une réorientation idéologique ». Enfin, dans les quatre zones occupées (américaine, anglaise, française et russe), les cheminements esthétiques et les enjeux idéologiques sont multiples. C'est le mérite de ce livre qui, au fil des pages, les font découvrir sous un aspect jusqu'ici inédit et correspondant bien au titre de la Collection « Avant-Gardes ».

Trois parties aux titres percutants : Esthétique du traumatisme, Rééducation par les Arts et Controverses esthétiques et affrontements idéologiques révèlent des situations parfois inattendues, d'une part à travers des compositeurs tels que Karlheinz Stockhausen, entre autres ; des poètes et philosophes, Paul Celan, Thomas Mann, Berthold Brecht (en RDA)… ; le cinéma, le théâtre et la place réservée à l'art moderne par l'esthétique moderniste en zone russe ; les problèmes inhérents à la rééducation du peuple allemand, sans oublier les enjeux musicaux français dans le cadre des célèbres Cours d'été à Darmstadt (zone américaine) portant sur la nouvelle musique avec ses acteurs : compositeurs, interprètes, pédagogues et historiens.

Nos lecteurs seront, bien sûr, intéressés par cette tranche d'histoire de la musique Outre-Rhin avec une vision structuraliste (musique sérielle : René Leibowitz, Pierre Boulez, Arnold Schönberg…) ; par les expériences microtonales (Ivan Wyschnegradsky)... À côté du néoclassicisme et du post-romantisme désuet, la volonté de modernité règne dans la zone américaine où les musiciens communistes sont décrétés persona non grata. En fait, de larges subventions favorisent la modernisation artistique et répondent également à l'impérieuse nécessité de l'enseignement artistique en tant que moyen de rééducation après la Seconde Guerre mondiale. Bref : une page d'histoire musicale européenne à découvrir, accompagnée d'une Bibliographie ciblée (un Index des noms propres eût été éclairant), et également un livre très révélateur sur les plans historique et sociologique, esthétique et créatif, stratégique et politique pendant ces quatre années de l'immédiat Après-guerre.