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Catégorie : Livres

Comme le laisse entendre le sous-titre, Stéphane Lelièvre a regroupé des textes émanant, d'une part d'auteurs aux frontières du fantastique, d'autre part représentant le fantastique noir, enfin autour de la Damnation des nouveaux Faust. Chaque œuvre de cette Anthologie couvrant deux décennies est introduite par deux notices utiles : Auteur et Texte. Le dénominateur commun de ces récits est le Romantisme ; la condition sine qua non de ce volume est fondée sur l'association de la musique au fantastique.

La démarche est neuve, originale et intéressante. Chaque texte bénéficiant d'une minutieuse analyse est situé à la fois par rapport à la production des auteurs et dans ses divers contextes historique et artistique, en tenant compte des mentalités de l'époque en cause. Cet ouvrage est publié avec le concours du Centre de Recherche de Littérature Comparée, de l'École doctorale de Littératures française et comparée, plus particulièrement, de son « axe Littérature et Musique », et du Conseil scientifique de l'Université Paris-Sorbonne Il s'adresse à un lectorat appartenant à des disciplines complémentaires (littérature et musicologie), mais aussi aux spécialistes du Romantisme français si bien ressenti par Ernst Theodor Amadeus Hoffmann (1776-1822) que le regretté Pierre-Georges Castex a considéré comme « l'initiateur allemand » et dont il a souligné le rôle essentiel joué « dans l'émergence de la littérature fantastique en France » (Préface, p. 11).

Les lecteurs seront mis en situation pour entreprendre ce périple littéraire dès la Préface portant sur le thème : « Le Fantastique : un chapitre sémantique en construction ». C'est en effet à partir de 1830 que le Fantastique a passionné écrivains (Les Contes fantastiques (1832) de Jules Janin) et compositeurs (Symphonie fantastique (1830) d'Hector Berlioz). L'imposant livre montre à quel point langage littéraire et langage musical sont indissociables, l'un étant réciproquement au service de l'autre. Ce magasin de documents, de lecture agréable (descriptions, dialogues, entretiens), associant littérature et musique sous le signe de l'« alchimie fantastique », permet de dégager la « construction », puis l'évolution de cette notion pendant deux décennies. Les textes sont suivis d'une Bibliographie relative aux sources des éditions critiques récentes, d'une Bibliographie critique autour de plusieurs pôles : littérature, musique, « fantastique littéraire », « fantastique musical », études consacrées aux auteurs ; Stéphane Lelièvre propose même une Webographie (2 titres). Chaque écrivain bénéficie d'une notice ; chaque texte, d'un commentaire explicatif selon différents critères : qualité de la langue, rythme de la narration, thèmes, originalité, emprunts. À propos de l'Index : « un même nom peut désigner, selon les occurrences, la personne réelle ou son apparition en tant que personnage dans une œuvre de fiction ». Les compositeurs cités sont forcément moins nombreux que les écrivains. Une large part est réservée à W. A. Mozart, C. M. von Weber, L. van Beethoven, H. Berlioz, par ordre dégressif. Sont également mentionnés Chr. W. Gluck, J. S. Bach, G. Rossini, entre autres ; N. Paganini fait l'objet d'un texte en liaison avec E. T. A. Hoffmann. Quant aux écrivains, poètes et philosophes, les lecteurs, selon leurs affinités personnelles, retrouveront avec bonheur Alexandre Dumas (1802-1870), Georges Sand (1804-1876), Jules Janin (1804-1874), Théophile Gautier (1811-1872). Ils découvriront Raymond Brucker (1800-1875), Charles Rabou (1803-1871), Samuel-Henry Berthoud (1804-1871) ou encore Frédéric Mab (pseudonyme non identifié). Enfin, ils reliront avec plaisir des œuvres familières, par exemple : La cafetière (Th. Gautier), découvriront encore : Les Cygnes chantent en mourant (Fr. Mab, 1835), La Sonate du diable (S.-H. Berthoud), le texte : Divagations musicales  de Samuel Bach – Brand-Sachs (Théophile de Ferrière, 1812-1864) soit, au total : 14 textes émanant de 9 auteurs fascinés par vingt ans d'« alchimie fantastique ». Au fil des pages — à travers le vocabulaire propre à chaque écrivain —, ces documents, consignant des situations variées, des impressions du moment et des réactions immédiates, reflètent une époque révolue.

Cette riche moisson s'appuie sur des données réelles ou sont tributaires de la fiction. À partir du motif conducteur énoncé dans la Préface : « Le Fantastique : un chapitre sémantique en construction » et à partir de l'alternative « réalité ou fiction », une brève synthèse à la manière d'une strette, avec une typologie du Fantastique aurait encore renforcé la portée du livre et mis davantage en valeur la ou les thématiques communes à plusieurs auteurs, pour finalement dégager l'évolution sémantique de l'« alchimie fantastique » dans la mouvance d'E. T. A. Hoffmann. Quoi qu'il en soit, ces quelque 350 pages si denses de récits démontrent que Musique et Littérature sont étroitement associées, et que — selon les termes de Stéphane Lelièvre, véritable « entrepreneur » au sens du XVIe siècle — : « la première fonction de la musique est d'ordre dramatique ; la seconde est d'ordre symbolique » (Préface, p. 15). Cette publication originale, qui s'impose comme un modèle de démarche approfondie et patiente, a incontestablement le mérite de lancer un nouveau genre : le « récit fantastico-musical ».