Après le Concile de Trente (1545-1563), lors de la Contre-Réforme, pour contrecarrer le grand succès du Psautier huguenot (Genève, 1562), des poètes catholiques ont — à la suite de Clément Marot (1496-1544) et de Théodore de Bèze (1519-1605) — paraphrasé des Psaumes en français que les musiciens ont dotés de mélodies simples, homosyllabiques et faciles à mémoriser ; elles seront en usage au XVIIe siècle. Ce volume regroupe les communications présentées en novembre 2009  lors de deux Journées d'études à l'Université de Saint-Étienne. Marc Desmet (direction) s'est assuré la participation de Cécile Davy-Rigaud, Thomas Leconte, Clémence Monnier et Jean-Michel Noailly. Entre 1624 et 1663, sont édités — comme le précise Marc Desmet dans son Introduction —  « cinq Psautiers contenant l'intégralité des 150 Psaumes, dans une paraphrase versifiée et métrique, chaque Psaume étant pourvu d'une mélodie simple », donc accessible à tous et facile à mémoriser. Deux créateurs sont mis à contribution, l'un pour le texte et l'autre pour la mélodie.

 

Philippe DESPORTES (1546-1606), Abbé de Tiron, lecteur de la Chambre du Roi et Conseiller d'État, a publié ses premiers Psaumes en 1587. Ses paraphrases ont été mises en musique par une quarantaine de musiciens. À partir de 1607, cinquante ont été dotés de mélodies par Denis Caignet (mort en 1625), « Ordinaire en la musique de la Chambre du Roy » et publiés chez Ballard en 1624. (Cf. la Thèse inédite de Marc Desmet : La Paraphrase des psaumes de Philippe Desportes et ses différentes versions musicales, 1994, Université de Tours). Par la suite, elles seront supplantées par celles d'Antoine Godeau.

Antoine GODEAU (1605-1672), Évêque de Grasse et de Vence, poète apprécié des Salons parisiens, a, en 1648, élaboré ses Pseaumes de David auxquels il a ajouté les Commandements et le Cantique de Siméon, ce qui porte à 152 paraphrases conçues comme un Psautier réformé, avec pour objectif pédagogique d'« apprendre le chant ordinaire de l'Église » (catholique). Antoine Lardenois (mort au plus tard en 1672) a, dès 1655-1657, mis en musique les paraphrases de Psaumes de Godeau et le Cantique de Siméon. Ses 126 mélodies (pour 676 vers) sont simples sur le plan rythmique et prosodique (nombreux alexandrins) et proches du Psautier réformé genevois de 1562. La deuxième édition a été imprimée à Niort en 1658. Le Tableau des Modes (p. 56) est particulièrement révélateur. Artus Aux-Cousteaux (v. 1590-1656), prêtre du Diocèse d'Amiens, chantre et maître de musique, a traité mélodiquement environ 43 % des paraphrases de Godeau. Il favorise la traduction musicale figuraliste des images et idées du texte et les affects, selon la théorie des passions. Son choix de modes est lié à l'évocation notamment de la douleur ou encore de la tristesse et de l'inquiétude. Enfin, Thomas Gobert (mort en 1672), chanoine à Saint-Quentin, maître de chapelle à Péronne, aumônier de Richelieu, sous-maître de la Chapelle de Louis XIV, terminera le volume. Dans sa 3e édition (1668), il exploite un ambitus plus large (octave), quelques ornements, des rimes masculines et féminines et utilise des minimes, semi-brèves et les silences correspondants. Il fait aussi appel à des modes transposés. Son recueil est proche du Psautier de la Réforme.

 

 

Charles LE BRETON (1604-1686), Révérend Père jésuite, théologien, a réalisé des paraphrases caractérisées par une certaine uniformité métrique (alexandrins, octosyllabes). 17 Psaumes sont dotés de deux mélodies différentes. Quant au mélodiste, « M. D. S. C. », ces initiales pourraient renvoyer à Monsieur de Sainte-Croix ou Mademoiselle de Saint-Christophe. Les mélodies restent fidèles à la structure poétique. Pour ses Mises en airs, le mélodiste fait appel à des mélodies disjointes (en ce sens, il se démarque du Psautier huguenot), à des formules cadentielles récurrentes, des figuralismes, des rythmes pointés, ports de voix, ornements ; il ajoute des petites étoiles à côté de la note qui doit être ornée. Son esthétique se situe à la limite du profane et du sacré.

Ces cinq recueils sont abondamment illustrés par des pages de titres, des citations d'époque, de nombreux exemples musicaux, ainsi que des tableaux synoptiques ou comparatifs (ambitus, modes) et quelques transcriptions en notation moderne. À remarquer, dans la Conclusion de M. Desmet, à titre comparatif, la citation très révélatrice des paraphrases du Psaume 136 (137 selon la numérotation hébraïque et protestante) par Clément Marot (Strasbourg, 1539), Philippe Desportes (1603), Antoine Godeau (1648) et Charles Le Breton (1668). Cette confrontation démontre l'ambiguïté et la difficulté de ce nouveau genre littéraire.

Ces Actes de Colloque offrent un précieux aperçu du chant catholique en langue française à la Contre-Réforme entre 1624 et 1663. Ils comprennent une abondante Bibliographie, cependant il conviendrait d'indiquer les rééditions pour les Traités de Joachim Burmeister : Musica poetica (1606), en 2007 (par A. Sueur et P. Dubreuil, Mardaga) ; de Marin Mersenne : L'harmonie universelle (1636), en 1975 (par Fr. Lesure, Paris, CNRS) ; et du livre d'Orentin Douen (1878-79) (Amsterdam, Shippers, 1967). Il faudrait aussi signaler le mémoire de Maîtrise d'Eugen Dumitrana (Paris IV, 1996) : Denis Caignet : Les 150 Psaumes de David dans la mouvance de la Contre-Réforme (2 volumes dactylographiés, 286 p., avec transcriptions).

Pour les cinq Psautiers, les lecteurs seront renseignés sur les paramètres suivants : structure, ambitus, intervalles, rythmes, modalité, rhétorique musicale et, éventuellement, comparaison avec les Psaumes calvinistes antérieurs. L'Index a le mérite de renvoyer non seulement aux auteurs, mais également aux numéros des Psaumes traités par les poètes et mélodistes. Le problème des « similitudes » ou des « écarts » mélodiques reste posé. Toutefois, rappelons qu'il faut se méfier des « tournures dans l'air » à une époque donnée, par exemple pour le Psaume 120 (Lardenois), l'incipit mélodique n'est autre que celui du Psaume allemand 119 (numérotation protestante) Es sind doch selig alle die (Strasbourg, Kirchenampt, 1525) repris par Calvin à Strasbourg en 1539 pour le Ps. 36 : En moy le secret pensement et, ultérieurement, pour le Ps. 68 : Que Dieu se monstre seulement. Après cet incipit de 8 notes, la mélodie de Lardenois (p. 54) s'en distancie complètement.

Quoi qu'il en soit, les auteurs ont réalisé une « véritable cartographie musicale » des paraphrases catholiques en vers français au XVIIe siècle, « monodiques » à l'instar du chant grégorien, en opposition au chant polyphonique issu de la Réforme à partir de 1539 (Aulcuns [plusieurs] Pseaulmes et cantiques mys en chant). Les deux répertoires ont en commun une optique fonctionnelle du chant collectif préconisant l'intelligibilité du texte grâce à l'usage de la langue vernaculaire accessible à tous les fidèles. Convergences et divergences s'équilibrent en quelque sorte. Cette intéressante étude se situe, sur le plan littéraire dans le prolongement des travaux de Paulette Leblanc ; sur le plan musical, dans le sillage des recherches de la regrettée Denise Launay, mais, sur le plan événementiel, elle ne tient pas compte des derniers travaux historiques sur Le Concile de Trente (1545-1563) et la Musique (Champion, 1982 (épuisé) ; rééd. Champion, Slatkine, 2008). La portée idéologique et spirituelle des cinq Psautiers paraphrasés est indéniable ; elle s'inscrit dans l'histoire des mentalités et des sensibilités religieuses à la Contre-Réforme.

En 1542, Jean Campensis définit ainsi le nouveau genre littéraire de la paraphrase comme une « claire translation faicte jouxte la sentence non pas jouxte la lettre sur tous les psaumes selon la vérité hébraïque», alors qu'Antoine Godeau, en 1633, dans son Discours sur la poésie chrétienne, insiste sur la difficulté du genre, en ces termes : « Il faut demeurer d'accord que ce genre d'escrire [la paraphrase] est extrêmement difficile. Celuy qui s'en mesle doit en premier lieu estre tout à fait persuadé de la vérité des choses qu'il entreprend d'expliquer ; il est nécessaire qu'il y ayt une exacte connoissance de la Theologie, afin de ne faire pas des hérésies, pensant faire des traductions et des paraphrases. » Ces Actes démontrent bien la difficulté de ce genre musico-littéraire vecteur de l'appropriation des Psaumes par les fidèles.