Ce volume est particulièrement révélateur de la personnalité de Serge Diaghilev (1872-1929). L'authenticité des faits et de ses multiples activités est garantie par des extraits de lettres, d'entretiens et d'écrits concernant sa carrière depuis ses premiers pas artistiques à Saint-Pétersbourg jusqu'à l'incontestable rayonnement international du chorégraphe. Mieux que par les biographies en langue anglaise, le lecteur curieux sera d'emblée immergé dans sa correspondance avec des interlocuteurs venus d'horizons très variés et, parfois, inattendus : littéraires (Anton Tchekhov, Rainer Maria Rilke), artistiques (Pablo Picasso, Georges Braque), musicaux (Claude Debussy, Francis Poulenc, Érik Satie, Manuel de Falla, Igor Stravinsky) et chorégraphiques (Serge Lifar).

 

Jean-Michel Nectoux évoque la jeunesse de Serge Diaghilev, précise l'état des documents, traductions et mises à jour, et rappelle qu'il a été nommé en septembre 1899 « attaché de mission spéciale » auprès du nouveau Recteur des Théâtres impériaux, Sergueï Volkonski. À ce titre, il rédige le nouveau numéro de l'Annuaire des Théâtres impériaux (Saison 1899-1900). Il déploie alors une « activité bouillonnante multiforme », effectue de nombreux voyages en Europe et se rend compte de la « rare valeur des Ballets russes ». Il est aussi le concepteur d'expositions et un impresario très habile. Il relate ses souvenirs de jeunesse à Saint-Petersbourg, par exemple la création de l'opéra Boris Godounov ; cite les hommes « à la mode », les spectateurs princiers ; décrit le milieu musical londonien et l'univers théâtral (mises en scène à l'Opéra Comique de Paris, entre autres, modifications des décors). Il évoque les créations notamment de La Belle au bois dormant (Tchaikovski), Rouslan et Ludmila (Glinka) peu compris en Europe ; le succès de la La Khovantchina (Moussorgsky) : autant de documents saisis sur le vif, avec également des extraits de lettres écrites lors de ses voyages à Moscou, Paris, Londres, Venise, Budapest, Rome, Florence, Anvers… avec, entre autres, ses impressions sur des Expositions que les lecteurs apprécieront pour leur spontanéité, leur style direct et qui représentent une page d'histoire événementielle et sociologique (sociologie des publics). Elles sont aussi truffées d'anecdotes : absence d'eau dans une fontaine (p. 41) car « en cas d'incendie, toute la provision d'eau du théâtre devait être à la disposition des pompiers »... Serge Diaghilev révèle aussi ses tracas dans la vie quotidienne, les problèmes financiers (subventions, dépenses pour les productions, cachet de Moussorgsky pour l'accompagnement au piano) ou encore ses différents avec le gouvernement. La situation de l'art russe est ainsi précisée : « Si l'Europe a un désir d'art russe, c'est de sa jeunesse, de sa fraîcheur qu'elle a besoin » (p. 75).

Ce livre décrit aussi le MONDE DE L'ART RUSSE entre l'ancienne et la nouvelle génération, autour de la « société nouvelle des ambulants », à travers des affiches, des critiques, le sort des peintres en Occident, de nombreux projets d'Expositions, par exemple celle au Musée du Baron Stieglitz pour laquelle Serge Diaghilev sollicite en 1898 des collaborateurs et expose à son ancien maître, Nicholas Benois, ses nombreux projets. Il est aussi en contact avec des aquarellistes : Isaac Levitan, Mikhaïl Nesterov et Valentin Serov. En tant que directeur de la Revue « Le monde de l'Art », il sollicite des auteurs et des articles (par exemple, sur Alexandre Pouchkine), mais rencontre aussi des déboires, c'est ainsi que Vaslav Nijinsky précise à Gabriel Astruc : « Prière de communiquer aux journaux que je ne travaillerai plus avec Diaghilev » (p. 142). Pour cette personnalité hors du commun, « Le Monde de l'Art » a été une aventure qui lui a incontestablement procuré une vaste ouverture à titre personnel avec des amis, proches, musiciens, compositeurs, peintres, chorégraphes, librettistes, illustrateurs, décorateurs, metteurs en scène, sans oublier les acteurs, danseurs, mécènes, auteurs, journalistes, philosophes, collectionneurs et amateurs d'art. À elle seule, cette longue énumération prouverait déjà que Serge Diaghilev, loin d'être un « simple chorégraphe » et « Directeur des Ballets russes », est un remarquable personnage aux multiples facettes, insoupçonné du grand public, mais dont ce livre révèle toute la mesure.

Cette publication, réalisée avec tant de soins par J.-M. Nectoux, I. S. Zilberstein, V. A. Samkov, est assortie de notices biographiques (p. 497-509) indispensables pour les lecteurs français peu au courant des contextes historiques, quotidiens, artistiques et esthétiques russes autour de 1900. Elle comprend également une sélection de documents iconographiques significatifs. La traduction française des deux volumes parus en russe à Moscou est encore enrichie de documents jusqu'ici inédits. Son intérêt n'est pas à démontrer aussi bien pour le rayonnement intradisciplinaire et international de Serge Diaghilev que pour son apport à la muséographie (n'existant pas encore à son époque comme discipline) et encore pour son sens de l'organisation, son esprit critique, la lucidité de ses jugements, son franc-parler, son sens de la discussion et de l'argumentation dans ses lettres et entretiens. Rarement un ouvrage portant sur une seule personnalité et des domaines si divers n'aura été aussi instructif.