Claire Delamarche : Béla Bartók. Préface de Vincent Warnier. Postface de Thierry Escaich. Fayard. 1 vol 15,50 x 22 cm, 1034 p, 39,-€.

 

 

 

Ce généreux volume vient combler une lacune, car rares sont les ouvrages en langue française consacrés à Béla Bartók. La musicologue Claire Delamarche effectue un gigantesque et exhaustif travail d'analyse de la production de l'auteur du Château de Barbe-Bleue. Il «  fait partie de ces compositeurs qui ont si bien connu et intégré la musique qui les a précédés qu'ils ont pu, sans posture, en inventer une nouvelle » dit joliment Thierry Escaich dans sa postface. C'est, en effet, tout sauf de la posture qui caractérise le musicien hongrois.

L'adage « nul n'est prophète dans son pays » s'applique à lui de manière cinglante. Il lui faudra un beau sens de l'abnégation pour constater combien ses compatriotes, à quelques notables exceptions près, Zoltan Kodály en particulier, ne le comprennent pas. En Hongrie, les louanges resteront toujours discrètes. Heureusement, la reconnaissance internationale viendra très tôt, et plus sûrement. Des français en particulier, dont les membres du Groupe des Six. Fidèle à l'esprit de la collection musicale bibliographique de l'éditeur, l'analyse, fort détaillée, des œuvres est replacée dans leur contexte à la fois personnel, social et politique. On découvre que Bartók, qui, dans l'immédiat après Première Guerre, vivra l'effondrement d'un monde, et affrontera ensuite les prémisses de la grande convulsion de la Seconde, est viscéralement attaché à sa vie familiale, au point que ses deux épouses successives forment, chacune, le centre de gravité des deux premiers pans de sa production : Márta, la première muse, lui inspire, de 1909 à 1922, des pièces où se conjuguent amour et chant populaire. A partir du mariage avec Ditta, la jeune élève, sa production prend un visage plus objectif, de plus en plus abstrait, et le piano acquiert un rang enviable, chez le compositeur et l'interprète. Les années 30 voient éclore les chefs d'œuvre que sont la Cantate profane, le 2 ème concerto pour piano, le Cinquième Quatuor, la Musique pour cordes, percussions et célesta, la Sonate pour deux pianos et percussions.... Claire Delamarche nous fait saisir combien le chant choral reste constamment au cœur des préoccupations du musicien, ces chants populaires qui sont « plus qu'une passion, une raison de vivre », collectés méticuleusement auprès des paysans de Hongrie, de Transylvanie et surtout de Roumanie, soigneusement compilés ensuite, défendus bel et ongle contre ceux qui préfèrent les réinventer. La troisième et dernière partie de son existence, Bartók la concevra à travers la préparation d'un exil inéluctable, hors de sa patrie, au-delà même de cette Europe qu'il aura tant fréquentée, et l'assumera à New York, où atteint d'un mal incurable, il livrera les derniers feux d'un immense jaillissement créateur.

 

 

 

Ce qui fait le prix de cet travail de synthèse, c'est le large choix des textes qui l'assortit, l'enrichissant de témoignages aussi directs que précieux. Tout comme son chapitre dédié à la manière d'« analyser Bartók », livrant des clés pour pénétrer l'univers spécifique du musicien : les gammes et modes bartókiens, le chromatisme polymodal, « issu directement de la musique populaire », ce sens troublant des proportions, l'usage de l'accord majeur/mineur, la préférence pour la forme en arche, et une « harmonie demeurant tonale dans les circonstances les plus dissonantes » ; en un mot, ce qui fait le terreau d'un idiome, fusion d'éléments de langage proches de ses prédécesseurs et contemporains, et de la musique populaire. Et distingue un langage envoûtant, souvent secret, mais nullement aride, qui toujours reflète l'âme populaire. Toute aussi fascinante est la comparaison avec Schoenberg, à propos duquel le hongrois dira que tonalité et atonalité ne sont, pour lui, pas inconciliables. Comme avec la musique « objective » de Stravinsky, dont il se démarquera aussi. L'ouvrage comporte une  bibliographie sélective, en fait fort nombreuse. Un indispensable pour qui aime ce compositeur si attachant, et pour qui s'intéresse à un jalon essentiel de la musique du XX ème siècle.