Catherine Lechner-Reydellet. La Grande École française du piano. Préface : Aldo Ciccolini. 1 vol Éditions Aedam Musicae, Collection Musiques XX-XXIe siècles,  2015, 427 p.  35€.

 

Catherine Lechner-Reydellet, écrivaine mais aussi pianiste et professeure au conservatoire de Grenoble, à n'en pas douter connaît son affaire lorsqu'elle interroge 41 pianistes français pour tenter de nous aider à caractériser ce que serait la Grande École française de piano. Mais à la fin de l'ouvrage on en vient plutôt à s'interroger sur la pérennité d'une telle école plus que d'avoir la certitude qu'elle survit. En fait en refermant cet ouvrage on se pose la question bien plus générale : existe-t-il encore des écoles nationales ?

Il y a peu on pouvait parler d'école hongroise du clavier, d'école polonaise, d'école russe, mais aussi d'école française celle-ci se caractérisant par un jeu perlé, celui qui ressortait des doigts de Marguerite Long, pour citer une de ses plus célèbres représentantes. L'élégance du phrasé se retrouvait bien évidemment chez elle, mais aussi chez d'autres représentants de cette école comme Jean Doyen. Mais aujourd'hui quoi de commun entre ces grands ancêtres qui eurent de nombreux disciples et certains des 41 artistes sélectionnés par Catherine Lechner-Reydellet comme Michaël Levinas, François Frédéric Guy, Bertrand Chamayou... Ce que l'on peut en revanche affirmer c'est que le nombre de pianistes français ayant une grande notoriété est important, et que ceux-ci ont puisé leur style à travers l'expérience de maîtres de diverses nationalités.

 

Quarante et un pianistes vont donc être livrés à une batterie de questions quasi identiques d'un artiste à l'autre, leurs réponses étant précédées d'une fiche d'informations remarquablement renseignée : date et lieu de naissance, formation, récompenses internationales et distinctions honorifiques, carrière, spécialité, enseignement, discographie sélective et enfin adresse du site internet de l'artiste. On ignore malheureusement si il y a eu des critères de sélection ou refus de la part de certains pianistes d'être interviewés. Ainsi peut-on être surpris de ne pas retrouver par exemple Pierre-Laurent Aimard, Jean-Philippe Collard, Hélène Grimaud, Jean-Marc Luisada, Roger Muraro, Georges Pludermacher. Mais l'auteure doit bien avoir ses raisons qui en tout cas n'enlèvent rien à l'intérêt de son livre. Grâce à Catherine Lechner-Reydellet on appréhende de manière très fine le cheminement des pianistes qu'elle a retenus. Ainsi peut-on mesurer l'influence de certains maîtres et par exemple le nom de l'un d'eux revient fréquemment : Jean Hubeau, admiré pour son ouverture d'esprit et son apport dans le domaine de la musique de chambre. Une pédagogue d'origine italienne est évoquée à plusieurs reprises avec admiration : Maria Curcio-Diamand, dont le rôle déterminant est souligné par Laurent Cabasso ou Bertrand Chamayou qui à cet effet n'hésitèrent donc pas à traverser la Manche pour bénéficier de son enseignement, qu'elle même avait reçu d'Arthur Schnabel...On s'éloigne quelque peu de la tradition Camille Saint-Saens, et de Marguerite Long ! Autre personnalité ayant marqué nos pianistes nationaux , Léon Fleisher, qui lui aussi reçut l'enseignement de Schnabel.

 

Mais ce qui est aussi très intéressant à lire dans les réponses aux questions posées par l'auteure c'est la liste des artistes ayant influencé la plupart des 41 pianistes retenus : Claudio Arrau, Wilhelm Kempf, Alfred Brendel, mais surtout Emil Gilels et Sviatoslav Richter., ainsi qu' Arthur Rubinstein, Vladimir Horowitz, György Sebök. On peut en revanche être un peu surpris par la présence discrète de Maurizio Pollini. Ce panthéon des artistes référents montre bien à quel point nos pianistes français ne s'enferment pas dans une école qui a pu avoir son heure de gloire dans le passé ; aujourd'hui ils affirment leur identité à travers la recherche d'influences multiples et la construction d'un répertoire où à côté de Chopin, Schumann, Beethoven et Mozart, ils privilégient peut-être plus volontiers qu'ailleurs Debussy ou Ravel. Le pianiste apprenti trouvera dans ce livre des conseils pertinents sur la façon de travailler, de conduire sa carrière, de gérer son temps, de s'intéresser à d'autres arts que le sien pour maintenir son équilibre. Et puis il y a des portraits passionnants tels ceux de Vlado Perlemuter à travers divers témoignages, et surtout des pages particulièrement sensibles de Gabriel Tacchino sur Francis Poulenc. Un livre lacunaire certes, mais qui regorge d'informations inédites sur sinon la Grande École française du piano du moins sur les nombreux pianistes français qui font l'admiration des mélomanes du monde entier.